Alternatives Economiques n° 277 - février 2009
couverture
Chômage : qui va trinquer ?
— février 2009 —

L'arrogance des revenus fous

Je réagis à votre dossier consacré aux revenus fous des PDG, paru dans le numéro de janvier. Salarié d'une banque française depuis trente ans, j'ai constaté en temps réel les différentes observations faites tant par Thomas Piketty que par Guillaume Duval: la création de valeur pour l'actionnaire est devenue l'unique objectif pour la banque dans laquelle je travaille, comme pour d'autres, je suppose.
Le partage des bénéfices de l'entreprise a brutalement changé à la fin des années 1990 avec, dans l'ordre: la réforme du statut juridique de l'entreprise en 1999; la dénonciation de la convention collective, toujours en 1999 (qui prévoyait des automatismes de rémunération et une reconnaissance salariale de l'expérience); la mise en place d'un commissionnement sur la vente des produits et des services, introduisant une relation exclusivement marchande entre le conseiller et son client; le doublement de la rémunération des membres des directoires en 2000 (…); la modification de la politique commerciale, mettant la priorité absolue sur la vente (…), au détriment du conseil.
Tout est lié, comme vous le faites remarquer. Il s'agit bien d'une lutte des classes, et celle qui nous dirige est particulièrement arrogante. On peut déplorer tant l'intimidation des représentants du personnel - pour qu'ils ne divulguent pas, sous couvert de secret professionnel, le montant des rémunérations des hauts dirigeants - que la complicité de certains élus locaux présents dans les conseils d'administration, qui votent allégrement des hausses scandaleuses de rémunération, en échange de jetons de présence au taquet.
Je ne parlerai pas des intimidations visant à minorer la participation du personnel à des grèves. Mais bien sûr, tout cela ne filtre qu'à travers des statistiques qui ne reflètent pas les difficultés quotidiennes de certains et l'opulence scandaleuse d'autres.
Cette recherche effrénée du profit pour les actionnaires et les dirigeants nous a conduits dans la situation actuelle. Saurons-nous en tirer les conséquences?
M. Dutoit

Dons: le coeur et la loi

Dans le numéro de décembre de votre journal, l'article de Franck Seuret, intitulé "Mieux inciter aux dons" cite les Restos du coeur à trois reprises. Nous en sommes flattés, d'autant plus que nous sommes la seule association à bénéficier de ce traitement de faveur. En revanche, il nous semble assez étonnant que votre journal n'ait pas cherché à recueillir le point de vue des Restos du coeur, puisqu'ils semblent être à vos yeux une des structures les plus emblématiques du sujet traité.
Il est vrai que le Cerphi, auquel vous ouvrez largement vos colonnes, est un organisme avec lequel nous avons cessé toute coopération il y a trois ans, en raison de la subjectivité de son analyse et de l'inexactitude de ses conclusions.
Vous mettez en doute l'effet incitateur de la loi fiscale, dite loi Coluche. Pourtant, le graphique incontestable de l'administration fiscale que vous publiez montre le doublement des sommes données sur quinze ans et le saut significatif et durable (donc étranger au seul effet tsunami) que le rehaussement à 66%, puis à 75% a généré.
Vous citez un interlocuteur qui met en doute l'efficacité de la réglementation fiscale, sous prétexte qu'elle n'a pas entraîné le même niveau d'effort personnel des donateurs que de l'Etat, mais au final, ce qui compte c'est qu'elle a permis plus de dons, donc plus de moyens pour le secteur associatif.
Vous proposez de "nationaliser" le secteur associatif en le mettant sous la coupe réglée des financeurs publics, alors même que la loi Coluche réclamait et a autorisé le contraire: permettre à chaque contribuable de décider d'une partie de l'affectation de son impôt. Si les pouvoirs publics ont encouragé cela, c'est bien parce que les quelques millions non perçus sont insignifiants face aux millions d'heures de bénévolat gratuites. La simple économie réalisée par la suppression de la loi Coluche ne permettrait à l'Etat que de financer le dixième de l'action du monde associatif qu'elle permet.
Enfin, vous évoquez les phénomènes qui incitent les donateurs à privilégier une structure plutôt qu'une autre, en mettant en avant la présence "d'un fondateur mythique et d'une escouade de stars". C'est une méconnaissance des éléments déclenchant le don et un mépris fait à l'intelligence des donateurs. Vous oubliez que l'économie dans les moyens de gestion (moins de 9% de frais généraux pour les Restos et des frais de collecte de 5,5% du montant des dons récoltés), la clarté de l'action et du message social sont les principaux facteurs qui encouragent un particulier à choisir une association plutôt qu'une autre.
Nous regrettons votre article à charge contre la loi fiscale formidable qui a dopé le monde associatif et lui a permis de constituer aujourd'hui un contre-pouvoir efficace à la puissance publique. Nous en sommes d'autant plus surpris que cet article est publié dans un mois crucial en la matière (le mois durant lequel les Français sont les plus généreux) et que jamais la situation n'a autant réclamé leur solidarité avec les plus fragiles et les exclus, dont la cause nous semble davantage prioritaire que celle des fondations pour les universités ou la restauration des oeuvres d'art!
Olivier Berthe, président des Restaurants du coeur.

Crises

(…) La crise économique semble devoir nuire au traitement de la crise climatique, ne serait-ce qu'à cause des sommes énormes dépensées. D'ailleurs, lors du Conseil européen des 11 et 12 décembre dernier, arguant de la crise économique, plusieurs Etats membres ont réclamé des mesures réduisant les trois objectifs quantifiés visant la diminution du CO2 dans l'Union européenne. Ainsi la mise aux enchères des permis d'émission à partir de 2013 est devenue une exception pour plus de 90% des entreprises grosses consommatrices d'énergie (…). Le produit de cette mesure, qui devait aller aux pays les plus handicapés du point de vue énergétique, sera donc réduit d'autant. La limitation du CO2 des automobiles est montée de 120 g/km à 160 g (c'est-à-dire le niveau actuel), sans qu'aucune sanction pour dépassement de cette limite ne soit envisagée. Le Fonds d'adaptation, destiné aux pays du Sud, est réduit à une somme dérisoire de 60 millions de dollars pour 2009.
Cependant, des raisons d'espérer existent. Les deux types de crises ont des similitudes, pouvant entraîner un traitement commun. Dans l'immédiat, la crise économique ne favorise-t-elle pas une réduction des émissions de CO2? D'autre part, pour limiter la crise climatique, il convient en tout premier lieu d'investir dans le bâtiment et le transport, qui sont les deux domaines où le CO2 croît le plus vite et où le risque de récession est également le plus grand.
D'une façon plus générale, les deux crises doivent être traitées d'après des méthodes voisines, du fait qu'elles ont toutes deux prouvé l'incapacité de ces marchés à s'autoréguler et qu'elles exigent un renforcement des réglementations. (…) D'ailleurs, le marché carbone n'est-il pas un marché qui porte en lui tous les risques de dérapage des marchés financiers?
En conclusion, si l'on prend, par exemple pour 2009, la somme résultant d'une taxe sur chaque gallon d'essence consommé par les conducteurs américains de voitures, taxe suffisante pour atteindre l'objectif fixé à Tokyo (réduction de 20% des émissions de CO2) et si on rapporte cette somme au produit intérieur brut (PIB) des Etats-Unis, cette taxe ne pèserait que pour 2% du PIB. C'est là un effort supportable, qui n'entrave pas la lutte contre la crise économique.
Yves Durieu

Et l'économie-gestion?

A l'heure où l'on ne cesse d'entendre les professeurs de sciences économiques et sociales défendre l'enseignement de l'économie comme s'ils étaient les seuls à l'enseigner en lycée, les facultés de sciences économiques dans leur quasitotalité sont passées à l'économie-gestion, en quelques années.
On ne peut que regretter qu'un magazine comme Alternatives Economiques communique peu (pas du tout?) sur tous ses lecteurs que constituent les élèves et professeurs des filières d'économie et gestion en lycée.
Aussi, le capital symbolique que représente le titre de professeur de sciences économiques et sociales que vous attribuez à Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia (Sexe, drogue et… économie) laisse penser que vous avez décidé inconsciemment de les anoblir. Ils sont pourtant bel et bien agrégés d'économie et gestion, comme ils l'indiquent clairement sur le blog www.econoclaste.org Comment interpréter un tel lapsus scriptum?
Pascal Vanhove

Finances locales

Je tiens à réagir à votre "brève" de la page 17 du n° 274 de novembre 2008 intitulé "Collectivités locales. Le piège des taux variables". En effet, j'exerce depuis vingt-cinq ans le métier de comptable du Trésor et à ce titre je suis donc le "comptable conseiller" de nombreuses structures locales (…) dont je tiens la comptabilité en vertu du grand principe de séparation entre l'ordonnateur (…) et le comptable (…): en France, les élus ne disposent toujours pas d'un carnet de chèques et sont contraints par la loi d'en passer par un comptable indépendant lorsqu'ils veulent payer une dépense. Le réseau des trésoreries gère les 36 000 communes de France, mais aussi les hôpitaux publics, les départements, les régions et les intercommunalités. A ce titre, il accompagne les élus dans la confection des budgets, il apporte son expertise dans le domaine de la commande publique et assure la sécurité juridique et comptable des multiples opérations financières. Les trésoriers sont personnellement et pécuniairement responsables des sommes très importantes qu'ils manipulent quotidiennement: leurs comptes sont jugés par les chambres régionales des comptes. (…)
Il s'agit avant tout de gestion de deniers publics et il n'est en aucun cas possible d'établir une comparaison avec ce qui peut se passer dans une banque ou dans un cabinet de consultants aux Etats-Unis ou ailleurs.(…) Enfin, lorsque les décisions d'emprunter sont inscrites dans les documents budgétaires, le maire peut effectivement se rapprocher de son comptable pour recueillir son avis sur tel produit structuré (…) ou sur le choix à effectuer entre taux fixe et taux révisable. Mais il est indispensable que vous sachiez que le comptable n'assiste pas à la signature des contrats (…) et que les banquiers savent se montrer très convaincants et passer outre l'avis défavorable du trésorier. (…)
Les trésoriers exercent leur métier en toute indépendance et dans le respect d'une déontologie certaine, ils n'ont rien à vendre (j'insiste), si ce n'est leur exigence de sincérité des comptes publics locaux et de transparence financière et juridique, mais ils ne sont pas des décideurs.
Dominique Delbour



Alternatives Economiques n° 277 - février 2009
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    Santé et Travail/Articles/ ( n°277 )