" On reproche assez aux médecins du travail de s'être tus "
Entretien avec Dorothée Ramaut, médecin du travail
Propos recueillis par François Desriaux
Santé & Travail n° 057 - janvier 2007
Dans son livre "Journal d'un médecin du travail", Dorothée Ramaut décrit le quotidien de salariés de la grande distribution soumis à une stratégie managériale inhumaine, fondée sur le harcèlement. Elle revient pour nous sur les raisons qui l'ont poussée à témoigner.
SANTE & TRAVAIL: Dans votre livre, vous dénoncez la violence psychique dans une grande surface. Comment avez-vous fait pour "tenir" face aux pressions de l'encadrement?
Dorothée Ramaut: Je ne sais pas pourquoi je me suis "accrochée" à cette entreprise. Lâcher prise aurait sans doute été pour moi un échec, avec le sentiment de n'avoir pas fait mon travail. En tant que médecin, j'étais le témoin de la souffrance des salariés de cet hypermarché. Cela me touchait beaucoup. Je ne pouvais pas rester là à ne rien faire, c'était contraire à mon éthique professionnelle. Et c'était pleinement dans ma mission de tout mettre en oeuvre pour que ça change. Pour moi, il y avait un parallèle avec la médecine générale, que j'avais exercée auparavant. Quand un malade vient vous voir, c'est pour que vous le preniez en charge, et vous devez faire tout ce qui est en votre pouvoir pour le soigner. C'est du même ordre avec la médecine du travail, sauf que c'est la situation de travail qu'il faut soigner, en mettant en oeuvre des actions de prévention.
Quant aux pressions que j'ai subies à mon tour, elles me ramenaient à la même condition que celle des salariés. Avec une différence de taille: je ne courais pas comme eux le risque de me retrouver sans travail, avec des difficultés pour boucler mes fins de mois. J'ai beaucoup souffert et je me suis pas mal remise en question. Jusqu'au moment où j'ai pris conscience que, seule, je n'arriverais à rien. Ce qui m'a aidé, c'est de participer à un groupe de travail sur le harcèlement moral, avec des chercheurs, des confrères médecins du travail confrontés aux mêmes difficultés. C'est là qu'est née l'idée du livre.
S. & T.: Pour changer ces situations de violence, n'y a-t-il pas d'autres moyens que d'écrire un livre? N'est-ce pas un aveu d'impuissance de la médecine du travail?
D. R.: Si des cas de harcèlement peuvent se multiplier, c'est que l'entreprise laisse faire et, dans le cas présent, c'est même devenu un harcèlement "stratégique", une méthode de management répliquée tout le long de la ligne hiérarchique. A ce stade, le médecin du travail, à lui seul, ne peut pas faire grand-chose de l'intérieur. Chacun doit prendre ou reprendre sa place dans cette problématique: les salariés, leurs représentants - délégués du personnel, membres des CHSCT, syndicats - et les acteurs extérieurs comme l'Inspection du travail.
Je crois sincèrement que l'inspecteur du travail et le médecin inspecteur m'ont soutenue comme ils l'ont pu, faisant comme moi le constat des limites de nos actions. Pour mettre en oeuvre une action de prévention efficace sur le harcèlement, acteurs extérieurs et acteurs intérieurs à l'entreprise doivent conjuguer leur volonté et leurs moyens. Dans le cas présent, c'était très difficile pour les représentants du personnel, malgré mes nombreuses alertes en CHSCT. Je n'en veux pas aux syndicats… Ils en étaient réduits à venir me voir en cachette pour me prier de ne pas lâcher prise, mais, publiquement, ils ne m'ont apporté aucun soutien. J'ai même dû batailler ferme pour que mes alertes en CHSCT soient inscrites au compte rendu.
Quant à l'écriture d'un livre, ce n'est pas cela qui va changer la situation dans cette grande surface, ou même dans cette enseigne. Mais peut-être que cela participera à une prise de conscience plus globale de la maltraitance managériale, qui n'est plus exceptionnelle. Et puis, regardez l'affaire de l'amiante. Aujourd'hui, on reproche assez aux médecins du travail de s'être tus. Avec la souffrance mentale, ce sera la même chose. Mais ce qui serait profondément injuste, c'est qu'on nous malmène ou qu'on nous vire parce que justement nous en parlons.
Journal d'un médecin du travail, par Dorothée Ramaut, coll. Documents, Le Cherche-Midi, 2006. 175 pages. 10 euros.
Entretien avec Dorothée Ramaut, médecin du travail
Propos recueillis par François Desriaux
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