"Il n'y a pas un bon geste à apprendre"
Entretien avec Karine Chassaing, ergonome ,
Propos recueillis par Corinne Duhamel
Santé & Travail n° 062 - avril 2008
Pour Karine Chassaing, ergonome, les gestes réalisés au travail sont plus complexes qu'il n'y paraît et nécessitent des marges de manoeuvre. Vouloir les standardiser, les contraindre peut être dangereux pour la santé des opérateurs.
Quel est le lien entre le geste professionnel et les troubles musculo-squelettiques?
Karine Chassaing: Le lien que l'on peut faire est que les TMS surviennent lorsque le geste est empêché par l'organisation du travail. L'opérateur ne peut plus mettre en oeuvre son expérience dans la réalisation du geste exigé par le travail, ni réfléchir à la façon de l'adapter à la situation de travail ou à la production. Il va alors réaliser un geste vide de sens pour lui. Cela peut générer des douleurs, une fatigue musculaire, mais aussi une forme de stress, et pousser l'opérateur à mettre en oeuvre des gestes nocifs pour sa santé, justement parce qu'ils ne sont pas choisis.
Le geste ne relève donc pas d'une simple exécution?
K. C.: Tout mon travail consiste à dépasser une vision purement biomécanique du geste. Dans les entreprises où je suis intervenue, dans le secteur automobile ou le BTP, je me suis aperçue que bien souvent, du fait même de l'évolution du travail et de l'automatisation, le geste était considéré comme une simple exécution que l'on peut calibrer et prescrire. Or, en retraçant l'histoire des gestes élaborés sur le tas par des opérateurs de ces secteurs, on prend conscience de leur complexité. Des mécanismes physiologiques et neurophysiologiques sont à l'oeuvre, souvent invisibles et de l'ordre du sensoriel. Ainsi, un opérateur qui utilise une taloche pour régler le béton sera attentif aux sensations que lui procure l'outil dans la main pour adapter la force qu'il met dans son maniement.
Il y a ce que l'ouvrier ressent, n'y a-t-il pas également ce qu'il connaît de son travail?
K. C.: Il y a effectivement aussi des mécanismes cognitifs. A chaque fois que l'opérateur est en situation, il va devoir faire un diagnostic de cette situation, choisir le geste le plus adapté. La rencontre de différentes situations de travail permet à l'opérateur d'élargir sa gamme de gestes possibles. Le geste est aussi guidé par une intention, comme être performant, atténuer la fatigue, les douleurs… Il est lié à l'expérience de l'opérateur et est adapté en fonction de ses caractéristiques personnelles, comme l'âge, la taille ou l'état de santé, et de ses propres savoirs, qui varient selon le parcours antérieur.
Est-ce que cela signifie qu'il n'y a pas de "bon geste"?
K. C.: Tout à fait. Il n'y a pas un bon geste à apprendre. Chaque personne développe le geste à sa façon en fonction de son expérience, mais aussi de la situation de travail, selon les marges de manoeuvre offertes par l'organisation du travail. Ces dernières vont plus ou moins permettre à l'opérateur de réaliser un geste choisi, afin de faire face aux aléas de la situation. Plus l'opérateur peut choisir son geste, plus la palette de gestes qu'il peut mettre en oeuvre s'élargit. Il me semble donc plus efficace de proposer des dispositifs d'apprentissage gestuel plongeant l'opérateur dans des contextes différents, afin qu'il puisse élargir ses capacités d'action.
Vous avez étudié les écoles du geste chez un constructeur automobile. En quoi ne sont-elles pas adaptées?
K. C.: Dans les écoles de dextérité, on va apprendre aux opérateurs à réaliser un geste prescrit. Les opérateurs ne peuvent pas mettre en oeuvre ce qu'ils ont déjà expérimenté à leur poste de travail. Qui plus est, ils sont évalués et notés sur le respect de la procédure standard. On leur impose une façon de faire avec un seul mode opératoire, commun à tous. Du coup, l'opérateur ne peut pas faire le geste qui lui semble approprié à la situation. Avec les risques évoqués dans ma première réponse.
Article issu du dossier Troubles musculo-squelettiques : à quand une prévention durable?
Entretien avec Karine Chassaing, ergonome ,
Propos recueillis par Corinne Duhamel
Santé & Travail n° 062 - avril 2008
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