Allo, boulot bobo...
Bruno Lapeyssonnie
Alternatives Economiques n° 277 - février 2009
Après une diffusion à la télévision puis en salle, J'ai (très) mal au travail, documentaire de Jean-Michel Carré, sort en DVD. Les bonus en font toute la richesse.
"Qui trop embrasse, mal étreint." Si ce vieux proverbe ne s'applique pas forcément à tous les domaines de la vie, on ne peut que constater qu'il se vérifie toujours en matière de cinéma. Le film de Jean-Michel Carré n'échappe pas à la règle. Le propos de départ, explicitement annoncé par le titre, consiste à dresser le tableau des formes contemporaines de la souffrance au travail. Sur le même thème, d'autres ont pris le parti de la simplicité dans un dispositif ramassé sur le sujet, comme Sophie Bruneau et Antoine Roudil dans le remarquable Ils ne mouraient pas mais tous étaient frappés, lui aussi disponible en DVD (chez Bodega Films).
A l'inverse, J'ai (très) mal au travail multiplie les images, les intervenants et les points de vue, sur un tempo trop rapide pour que le spectateur ait le temps d'enregistrer, de relier et de comprendre. Au lieu de se concentrer sur la question centrale, déjà vaste en soi, la souffrance au travail aujourd'hui en France, le réalisateur tient à la replacer dans le contexte très général de la question du travail. Et il s'embarque dans un exposé encyclopédique. Tout y passe, de l'étymologie du terme travail aux principes du taylorisme, à la crise du syndicalisme, au malaise des jeunes, etc. Le tout entrecoupé de spots publicitaires, censés illustrer le propos, et d'extraits de films.
L'intention est louable et le film ne manque pas de qualités. Il entrouvre une série de portes qu'il invite à ouvrir plus grand, par exemple en arrêtant son cours, en discutant, ce que le DVD permet à merveille et que ne permettait pas la projection en salle à l'époque de sa sortie.
Superbonus
Mais le coffret trouve sa véritable richesse dans l'abondance et la qualité des bonus, ce qui est rare. Comme si le réalisateur avait ressenti la même frustration que le spectateur devant le foisonnement inabouti du film. Dans cette partie, on (re)prend le temps, celui d'ouvrir les portes de la complexité et de la réflexion. On y trouve quatre entretiens, avec Maguy Lalizel, ex-ouvrière de Moulinex, Marie Pezé, psychanalyste, Paul Ariès, politologue, et celui, très long, avec Christophe Dejours, enseignant-chercheur et référence quasi incontournable en la matière. La première raconte fort bien la dimension paradoxale du lien qui l'a liée au travail le plus apparemment abrutissant, celui de la chaîne, plaisir du travail bien fait, "souffrance et rigolades" dans la construction de l'identité et sentiment de négation et d'inutilité quand tout s'arrête. Ces thèmes, évoqués dans le film et développés dans les autres entretiens, sont ici portés dans la chair d'un personnage très réel.
Plaisir
L'autre morceau de choix est l'entretien fleuve avec Christophe Dejours, la conférence devrait-on dire, tant les questions, s'il y en eut, ont été effacées du montage. Pendant près de deux heures, ce spécialiste de la psychodynamique du travail développe une réflexion claire et solide, empruntant aux diverses sciences sociales, le tout organisé en chapitres avec intertitres. On retrouve ici le plaisir du travail intellectuel rendu accessible par une mise en scène réduite à sa plus simple expression au service du propos, et par un talent oratoire évident. Autant ses interventions abruptes dans le film revêtaient un côté péremptoire presque agaçant, autant remises dans le cours général de l'entretien, elles prennent tout leur sens. Eternel problème des citations et de leur instrumentalisation. Qui n'est d'ailleurs pas propre au cinéma.
Enfin, pour clore le coffret, un véritable bijou de documentaire. Cinq hommes et un garage, de Basile Carré-Agostini, nous plonge dans l'univers lilliputien d'un garage de quartier spécialisé dans les voiturettes. Dans l'atelier de réparation, il y a Robert, le patron, Jean-Pierre, l'ouvrier qui part à la retraite, Noé, le dernier arrivé; à l'étage au-dessus, dans les bureaux, Jacques et Jean au téléphone et aux comptes. La caméra, discrète et respectueuse, se promène durant une heure dans ce microcosme et dévoile sans le dire les relations, finalement très subtiles, qui se nouent autour du travail.
J'ai (très) mal au travail, coffret 2 DVD.
Jean-Michel Carré
Editions Montparnasse
Bruno Lapeyssonnie
Alternatives Economiques n° 277 - février 2009
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