Aménager le travail pour ménager les plus âgés
Valérie Pueyo, Ergonome.
Santé & Travail n° 059 - juillet 2007
Le vieillissement des salariés est un révélateur des défauts des postes et des organisations de travail: postures pénibles, contraintes horaires et temporelles trop serrées… Autant de pistes d'amélioration pour les acteurs de la prévention.
Comment concevoir des postes de travail pour que les anciens se maintiennent sur les chaînes de montage?" Avec une population active qui vieillit, ce type de question est de plus en plus posé aux ergonomes. Soyons clairs, il ne s'agit pas de concevoir spécifiquement des postes pour les seniors, mais plutôt de profiter de telles demandes pour réfléchir à des situations de travail qui permettent à tous de travailler durablement dans de bonnes conditions et en santé. Souvent, dans ces demandes, l'âge sert de révélateur. Ce qui est problématique n'est pas tant le vieillissement de la population active qu'une mauvaise conception des postes de travail, de fortes contraintes liées à l'organisation du travail ou une absence totale de politique de prévention… Autant d'ingrédients qui contribuent à créer des formes de pénibilité, de l'usure prématurée, de l'exclusion et de la sélection.
Alléger les postures pénibles
De nombreuses enquêtes épidémiologiques et physiologiques montrent que l'exposition prolongée au port de charges lourdes, à des postures pénibles au niveau articulaire, musculaire ou circulatoire (avoir des positions extrêmes, ne pas pouvoir bouger) ou encore à des ambiances de travail dégradées (éclairage, bruit, températures élevées, vibrations) se solde par du vieillissement prématuré et peut conduire à l'exclusion de salariés vieillissants. Par exemple, le fait de devoir adopter des postures pénibles se traduit à terme, pour les salariés, par une probabilité accrue de développer des lombalgies particulièrement invalidantes.
Compte tenu de ces éléments et si l'on souhaite réfléchir en termes de conception d'espaces de travail ou d'outils adaptés, de quoi dispose-t-on? De normes, tout d'abord. Les normes EN-1005 sur la sécurité des machines - notamment EN-1005-2 sur la manutention, EN-1005-3 sur les limites de forces recommandées ou EN-1005-4 sur les postures - donnent des indications cadres. Mais, si ces normes incitent les concepteurs à se poser la question de la population au travail en termes de dimensions anthropométriques et de sexe, leur contenu est plus décevant s'agissant des âges au travail. En effet, les normes EN-1005-2 et EN-1005-3 partent sur les âges de la population active - c'est vaste, on en convient! - pour proposer des limites indicatives, tandis que la EN-1005-4 ne fait aucune référence aux âges des salariés. En revanche, la norme NF X 35-109 relative à la manutention permet utilement de différencier des groupes d'âge. En dehors des normes, il ne faudrait pas oublier le Code du travail: on y trouve des éléments d'analyse méthodologique et des limitations sur les risques associés à la manutention (articles R. 231-66 à R. 231-72, et R. 234-5 à R. 234-6). Ainsi, au minimum, tout intervenant peut s'y référer pour tenter de concevoir des situations de travail acceptables.
Cependant, on ne peut réduire les enjeux de conception de situations de travail à l'utilisation de normes guides ou de textes réglementaires. En effet, nous avons tous à l'esprit de multiples exemples d'aides à la manutention dernier cri, inutilisées bien qu'achetées pour soulager des salariés vieillissants. Car, bien souvent, le contenu du travail, les conditions globales de son exécution (temps, effectifs, critères qualité, éclairage, compétences, formation, polyvalence, statut) et le sens que l'on peut y mettre n'ont pas été approchés. C'est pourquoi il faut traiter ensemble les enjeux d'espace, d'outils, de techniques, d'organisation et de travail et ceux liés aux populations au travail.
Aménager les contraintes horaires
En matière de contraintes organisationnelles, on sait que les horaires postés, la pression temporelle élevée ou les changements de techniques et d'organisation sont susceptibles, tout aussi sûrement que le port de charges lourdes, de créer des sélections par rapport à l'âge. Ainsi, le travail en horaires postés nécessite:
- de respecter les temps réglementaires de repos;
- de prévoir des sens de rotation jour-nuit;
- de stabiliser les plannings et de les faire connaître à l'avance aux salariés;
- de prévoir des temps de pause ou de sommeil durant le travail et des temps et conditions de repas convenables;
- de déterminer avec les salariés des heures d'embauche intégrant les temps de trajet et d'habillage;
- d'équilibrer les équipes en effectifs et compétences;
- de penser les temps de relève comme des instants de transmission;
- de permettre à tous de continuer à se former en faisant constamment le lien avec le contenu et les exigences du travail.
Donner du temps
Les enquêtes statistiques et épidémiologiques montrent également qu'avec l'âge, les salariés supportent de plus en plus mal de travailler sous fortes contraintes de temps. Cela peut se traduire, par exemple, par des consommations accrues de psychotropes, par des sorties d'activité décidées ou subies. Or, ces contraintes, liées à du travail sous cadence, à des exigences de clients ou de collègues pressés ou aux deux à la fois, sont très présentes dans les entreprises. Mais pourquoi sont-elles si sensibles pour les salariés vieillissants? Et qu'amènent-elles à reconsidérer pour tous les salariés?
Avec l'expérience - et avec l'âge, si tout va bien -, les salariés se créent des manières de faire pour anticiper les coups de bourre, prendre du temps pour la réflexion et en regagner derrière pour l'action, mais aussi pour transmettre les ficelles du métier aux nouveaux arrivants, intégrer les fragilités de leur corps, des douleurs, des gênes… Or, l'intensification du travail rend à la fois plus précieuse et plus difficile la mise en place de ces stratégies. Alors, comment faire pour desserrer les contraintes de temps? Vaste débat… Mais il existe quelques pistes. Tout d'abord, les prescriptions qui visent la standardisation des gestes ou des modes opératoires sont à remettre en question avec vigueur. De la même manière, il faut parvenir à faire réintégrer comme des temps productifs de valeur ajoutée immédiate et future les temps d'apprentissage, de mutualisation, de retour d'expérience, de récupération d'incidents. Pour les acteurs dans l'entreprise, tout cela passe sans doute par une remise en question, en partant du travail, de ce qui fait la performance et de la façon dont celle-ci se mesure.
Anticiper les changements
En entreprise, la polyvalence bouche-trou est un mode organisationnel courant pour gérer la flexibilité. Or, changer de poste sans préparation, sans logique ni cohérence, ou sans que cela s'inscrive dans un contexte de formation sensé, conduit souvent à des explosions d'atteintes comme les troubles musculo-squelettiques, à de l'absentéisme… et finalement à des problèmes de production massifs. Les raisons de ces déconvenues sont multiples. Mais pour les plus anciens, devoir réapprendre en continu, réinventer des stratégies pour gérer les contraintes de temps et celles de qualité souvent contradictoires, avec parfois des troubles de la santé, tout cela peut relever de l'exploit! Ainsi, établir une logique d'évolution entre les postes, un rythme planifié et anticipable des changements ou encore se poser la question de l'utilité de ce mode d'organisation, en tout cas du point de vue de la santé, sont autant d'étapes nécessaires.
Autre exemple: bien souvent, de nouveaux outils sont intégrés dans les entreprises sans participation des salariés, sans réflexion sur leurs besoins et le contenu du travail. A cette occasion, il est fréquent d'entendre que les plus âgés font de la résistance au changement, qu'ils manquent de motivation ou sont réticents à l'égard des formations dispensées. En réalité, les salariés, en prenant de l'âge, ont encore plus besoin de comprendre comment réutiliser leurs savoir-faire antérieurs avec le nouvel outil. Dans les apprentissages, ils doivent pouvoir se confronter à leur pratique professionnelle. Ainsi, il faut également conduire des réflexions sur les formations, leur contenu, les modalités (en salle ou sur le tas), les rythmes (plus ou moins adaptables), la pédagogie (en faisant, en regardant, en essayant, seul ou à plusieurs), les objectifs.
Au final, ces demandes révèlent souvent l'absence d'une vraie politique de prévention pluridisciplinaire, croisant les enjeux de santé, de sécurité, de parcours professionnels, de formation et de conception des outils. A ce titre, il faut espérer que le plan d'action concerté pour l'emploi des seniors (voir ci-dessous) et l'obligation d'évaluation des risques professionnels inciteront les acteurs de la prévention à agir durablement sur les conditions de travail et les parcours professionnels de tous les salariés.
Un plan d'action pour l'emploi des seniors
méliorer la situation des plus de 50 ans sur le marché du travail, tel est l'objectif annoncé du plan national d'action concerté pour l'emploi des seniors 2006-2010. Elaboré par un groupe de travail associant représentants de l'Etat et partenaires sociaux, ce plan s'appuie sur un accord national interprofessionnel signé par ces derniers le 9 mars 2006. Il en reprend les dispositions concernant l'emploi des seniors, mais propose aussi un volet d'actions relatif aux conditions de travail. Et c'est là son intérêt.
Face à l'allongement de la durée de la vie professionnelle, il préconise le développement de conditions de travail soutenables, afin d'assurer le maintien ou le retour dans l'emploi des seniors. Il propose surtout de ne pas traiter de cette question uniquement en fin de vie active mais plutôt de faciliter des politiques actives de prévention à tous les âges, et il intègre, à ce titre, les objectifs du plan santé au travail 2005-2009.
Dans cette optique, le plan invite les entreprises à intégrer l'amélioration des conditions de travail en amont dans leurs politiques de gestion des ressources humaines. Il préconise un décloisonnement des spécialités en santé au travail et la communication d'informations entre DRH, représentants du personnel, CHSCT et services de prévention. A un niveau plus individuel, le plan propose que l'entretien professionnel entre le salarié et son encadrement devienne un moment privilégié pour aborder l'organisation du travail et les éventuelles situations de pénibilité. A partir de la mi-carrière des salariés, cet entretien doit aborder explicitement ces sujets.
Gestion des âges. Le plan renforce également l'action de l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact) et de son réseau régional dans le domaine de la gestion des âges, avec notamment la création d'un centre de ressources "Age, travail, emploi, observatoire national" (Ateon). D'ici 2008, l'Anact devra en outre consacrer 30% du temps opérationnel de son réseau à la gestion des âges, via des actions de sensibilisation ou des interventions en entreprise.
Enfin, le plan prévoit un développement du Fonds pour l'amélioration des conditions de travail (Fact), avec 2 millions d'euros de crédits supplémentaires, et sa réorientation vers les actions traitant de la gestion des âges. Le Fact doit bénéficier en priorité aux PME ayant signé un accord ou s'inscrivant dans un engagement de branche ou territorial sur la gestion des âges et la réduction de la pénibilité du travail.
Valérie Pueyo, Ergonome.
Santé & Travail n° 059 - juillet 2007
-
Abonnement et réabonnement
-
J'achète un numéro -
Inscription à la newsletter -
Forfait de consultation de 30 articles pendant 48H -
Mon espace personnel
















Commenter cet article





