Cancers : les mauvais calculs de l'Académie de médecine
Philippe Davezies, enseignant-chercheur en médecine et santé au travail
Santé & Travail n° 061 - janvier 2008
Le récent rapport de l'Académie de médecine consacré à la prévention des cancers reprend une thèse chère à cette institution: il faut agir sur les comportements individuels, car les effets de l'environnement et des expositions professionnelles demeurent marginaux.
A l'appui de leur thèse, les auteurs indiquent que le tabac tue chaque année 34 383 personnes, contre 3 320 seulement pour les facteurs professionnels, soit dix fois moins. Sauf que le rapport ne précise pas qu'il y a environ 14 millions de fumeurs, contre 2 millions de travailleurs exposés aux cancérogènes professionnels cités dans ce document. Ramené à ces effectifs, le risque lié aux expositions professionnelles apparaît du même ordre de grandeur que celui lié au tabac.
Le fait d'évaluer le nombre de victimes sans le rapporter au nombre de personnes exposées est le moyen le plus usité par ceux qui veulent minimiser l'importance de la prévention en milieu professionnel. Ainsi, la proportion de cancers attribuables au travail est souvent évaluée aux alentours de 5%. Seulement, ces 5% sont essentiellement concentrés sur les ouvriers, soit 5 à 6 millions de personnes. Pour les ouvriers, c'est en fait 20% des cancers qui seraient d'origine professionnelle. Par conséquent, si l'on considère que près d'un homme sur deux, toutes catégories confondues, fera un cancer au cours de sa vie, alors le risque pour un ouvrier de faire un cancer professionnel est de l'ordre de 10%. Cela s'appelle décimer!
Ce n'est pas la première fois que l'Académie de médecine vole au secours des intérêts économiques en minimisant les risques professionnels. Avant-guerre, elle s'était illustrée en ce sens sur la silicose et, en 1996, elle s'était déconsidérée sur les dangers de l'amiante. Il est regrettable que cette vénérable institution privilégie un point de vue de classe au détriment des orientations actuelles de la santé publique.?
Philippe Davezies, enseignant-chercheur en médecine et santé au travail
Santé & Travail n° 061 - janvier 2008
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