Chérèque et Thibault d'accord... ou presque


Entretien avec Bernard Thibault,
et François Chérèque,
Propos recueillis par François Desriaux
Santé & Travail n° 061 - janvier 2008
couverture
Horaires décalés : salariés à contretemps
— janvier 2008 —

Les deux leaders de la CGT et de la CFDT débattent rarement en public. Cet échange est donc un événement. Si l'expression et les stratégies diffèrent, tous les deux accordent la priorité de l'action syndicale au contenu du travail.

Explosion des troubles musculo-squelettiques (TMS), extension des risques psychosociaux, vague de suicides inquiétante, cancers professionnels… Quelle analyse faites-vous de l'évolution du travail?

Bernard Thibault: Longtemps, on a cru que le progrès technique soulagerait les hommes et les femmes de la pénibilité du travail. On sait aujourd'hui qu'il l'a seulement déplacée, contribuant ainsi, non pas à la faire disparaître, mais à la rendre moins visible, moins évidente à combattre. Dans les mines, les haveuses ont évité des efforts physiques aux mineurs, mais ont produit des poussières plus fines qui pénétraient plus en profondeur dans les poumons. Plus proche de nous, le mal-être au travail se développe sous l'effet de contraintes de temps toujours plus fortes, d'une flexibilité accrue qui réduit les temps de "respiration" et la convivialité entre les travailleurs. Rien n'indique que cette tendance lourde va s'inverser. Le syndicalisme doit donc agir pour que la transformation des situations de travail favorise le bien-être des salariés. Mais mettre le travail en débat, c'est difficile. La violence de la crise économique, l'ampleur du chômage ont conduit sans doute le syndicalisme à privilégier l'action pour l'emploi au détriment de celle sur le travail. Or la crise est avant tout celle du travail et donc celle de la manière dont les femmes et les hommes produisent.

François Chérèque: En tout cas, les enquêtes démontrent toutes qu'il y a une intensification du travail. La CFDT a réalisé une "recherche-action" sur ce thème avec des chercheurs et des équipes de terrain. Nous en avons tiré un livre, Le travail intenable (1). Que disent les salariés? Sous la pression du client, de la compétition internationale, de la recherche d'économies budgétaires, de nouvelles formes d'organisation du travail, ils sont soumis à l'urgence, aux injonctions parfois contradictoires, sans avoir leur mot à dire, avec des contraintes de temps de plus en plus exigeantes. Tout cela, ajouté au manque de reconnaissance, contribue à une insatisfaction, voire à une souffrance. Le travail doit rester un moteur d'épanouissement personnel. C'est aux organisations du travail qu'il faut s'attaquer quand elles génèrent des TMS et des atteintes à la santé psychique. Pour cela, l'action syndicale doit offrir à tous les salariés un droit d'expression et d'action sur l'organisation de leur travail.

On a quand même l'impression que l'action syndicale reste dominée par l'emploi et les salaires. Comment mettre la santé au travail au coeur de cette action?

F. C.: La qualité de vie au travail fait partie des préoccupations principales des salariés aujourd'hui, avec le salaire et l'emploi. La CFDT en a fait l'un des axes forts lors de son dernier congrès. Nous avons l'ambition d'être encore plus présents auprès des salariés pour porter cette valeur. Les entreprises ont, elles, tout intérêt à laisser de l'espace aux organisations syndicales pour participer activement à l'amélioration des conditions de travail. Notamment au travers des CHSCT. Nos équipes s'engagent de plus en plus dans un décloisonnement de la prise en charge des conditions de travail du reste de l'action syndicale. Nous revendiquons un droit d'alerte nouveau pour les représentants du personnel et les salariés vis-à-vis des risques psychosociaux et des TMS. L'objectif est de contraindre l'entreprise à remettre à plat, le plus en amont possible, les organisations déficientes, avant l'apparition de situations ou de dégâts irréversibles.

C'est dans les petites entreprises que des solutions innovantes doivent être trouvées afin de développer le dialogue social sur le travail. La CFDT a fait des propositions dans ce sens lors de la conférence tripartite sur les conditions de travail. Il faut mettre en place les commissions paritaires locales prévues dans l'accord AT-MP [accidents du travail et maladies professionnelles, NDLR] de mars 2007, mais aussi des référents en prévention, salariés et employeurs. Leur mission: accompagner des PME-TPE pour les informer et les aider dans leur démarche de prévention.

B. T.: L'action pour l'emploi et les salaires est nécessaire, car les attentes des salariés sont fortes dans ces domaines. Mais les conditions de travail font aussi partie des principaux sujets de préoccupation des salariés. Nous ne voulons pas commettre l'erreur d'opposer les revendications. Ma conviction, c'est que pour transformer les conditions de travail, il faut développer les possibilités d'intervention des salariés sur le contenu du travail, sur son organisation, voire sa finalité. C'est tout l'enjeu d'une profonde transformation des rapports sociaux dans l'entreprise, des règles de vie, pour que la démocratie sociale libère le travail de ses entraves. La question des droits et des outils dont disposent les salariés est une question essentielle. C'est vrai dans les grandes entreprises. Mais comme François Chérèque, je pense que c'est dans les petites entreprises que la situation exige de l'imagination et de l'engagement de la part des militants. Les salariés, souvent des jeunes, y sont confrontés à la relation difficile entre donneurs d'ordre et sous-traitants, à la précarité et aux conditions de travail les plus dures. Les réponses que nous tentons d'apporter sont de deux ordres. Nous réfléchissons à nos formes d'organisation pour mettre à la disposition des salariés, notamment de tous ceux qui travaillent dans les PME-TPE, des outils syndicaux adaptés à leurs situations. Nous travaillons, par exemple, à la mise en place de syndicats de zone, pour permettre à ces salariés de s'organiser et de rompre leur isolement. Nous proposons également la mise en place de CHSCT de site pour que les salariés des entreprises sous-traitantes disposent des mêmes droits et des mêmes possibilités d'intervenir que leurs collègues des entreprises utilisatrices.

En quoi le dialogue social est-il déterminant pour s'attaquer à la question de la santé au travail? N'est-il pas vain face aux employeurs qui, manifestement, ne respectent pas la santé et la sécurité de leurs salariés?

B. T.: Le dialogue social et la négociation sont nécessaires pour améliorer les conditions de travail. Cela exige de nous, syndicalistes, d'être porteurs de propositions et, dans le même temps, d'être capables de créer un rapport de force pour les soutenir. Maintenant, quand un employeur bafoue la réglementation de protection de la santé et de la sécurité des salariés, nous sommes conduits à recourir aux procédures judiciaires pour faire respecter le droit. De ce point de vue, le droit, la jurisprudence ont progressé, avec notamment cette obligation de sécurité de résultat qui pèse sur l'employeur. Mais il y a encore des progrès à faire pour rendre le droit plus effectif et pour obtenir enfin la réparation intégrale des préjudices subis par les victimes du travail. Malheureusement, dans ce domaine, les négociations avec le patronat ont jusqu'ici échoué.

F. C.: Nous considérons, nous, que le dernier accord AT-MP n'est pas un échec. Il constitue une avancée, y compris en matière de réparation, et un plus pour les salariés des PME-TPE. Je suis convaincu que ces problèmes doivent être traités au plus près des réalités des entreprises, en mobilisant la qualité d'expertise des travailleurs eux-mêmes. C'est pour cela que le dialogue social est le plus pertinent. Nous misons donc d'abord sur l'action quotidienne des équipes syndicales auprès des salariés. Par ailleurs, les chefs d'entreprise doivent comprendre qu'ils ont tout intérêt, même du point de vue économique, à changer les organisations de travail pour les rendre respectueuses de la santé. Et face à ceux qui ne respectent pas les règles de droit, la CFDT n'hésite pas à recourir à toute forme d'action, y compris judiciaire. L'Etat a aussi toute sa place. Il doit faire de la santé au travail une question de santé publique, avec la même ampleur et la même fermeté que celles dont il a su faire preuve contre le tabac ou les accidents de la route. Les pouvoirs publics doivent renforcer les outils de connaissance et d'intervention sur la santé au travail et se donner des moyens de contrôle plus importants.

Cela fait plus de trois ans qu'a débuté la négociation sur la pénibilité inscrite dans la loi sur la réforme des retraites de 2003. Malgré vos efforts de mobilisation, il n'est toujours rien ressorti de concret de ce dialogue. Comment ce dossier peut-il aboutir?

F. C.: Tout d'abord, il faut agir pour la diminution des pénibilités, mais aussi donner aux salariés concernés d'autres perspectives que de travailler toute leur vie dans des travaux pénibles. C'est notre conception de la sécurisation des parcours professionnels.

Pour ce qui est de la négociation, la CFDT a tout fait et continuera à tout faire pour qu'elle aboutisse. Nous attendons du patronat la même volonté, la même énergie pour dégager des propositions acceptables, aussi bien en matière de prévention que de réparation.

La CFDT revendique un droit à une cessation anticipée d'activité sous la forme d'un congé de fin de carrière. Calculé au prorata du temps d'exposition à la pénibilité, ce droit doit intégrer la réduction de l'espérance de vie et de l'espérance de vie sans incapacité liée à la pénibilité, indépendamment de l'état de santé du salarié au moment de la cessation d'activité. Le financement doit être assuré par la branche AT-MP et, pour une part, par l'Etat.

Nous avons la volonté de parvenir à un accord avant que ne commence le débat sur les retraites de 2008. La balle est maintenant dans le camp du patronat.

B. T.: Je ne partage pas ton optimisme sur la capacité du patronat à changer. La reconnaissance de la pénibilité aurait pu être prise en compte dès 2003. Malheureusement, le gouvernement et le législateur ont fait le choix de reporter le traitement de cette question sur une négociation interprofessionnelle. Comme on pouvait le craindre, les employeurs n'ont cessé de traîner les pieds pour ne pas aboutir à un accord. Des initiatives syndicales, à l'image du meeting organisé par la CGT à Dunkerque, des journées de mobilisation et d'action dans la construction, la métallurgie, la branche verre et céramique, ont contribué à une prise de conscience plus importante de l'enjeu des conditions de travail. En ce moment même, la reconnaissance de la pénibilité du travail imprègne les négociations sur les régimes spéciaux de retraite. Inévitablement, le gouvernement sera contraint de prendre en compte la pénibilité des métiers lors du rendez-vous annoncé pour le début 2008 destiné à préciser les questions futures d'accès à la retraite. Comme sur d'autres sujets, le degré de mobilisation des salariés sera déterminant pour obtenir des avancées en la matière.

(1) Le travail intenable. Résister collectivement à l'intensification du travail, sous la dir. de Laurence Théry, La Découverte, 2006.


Entretien avec Bernard Thibault,
et François Chérèque,
Propos recueillis par François Desriaux
Santé & Travail n° 061 - janvier 2008
 Notes

(1) Le travail intenable. Résister collectivement à l'intensification du travail, sous la dir. de Laurence Théry, La Découverte, 2006.

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