Cinéma: la Bourse et la vie
Igor Martinache
Alternatives Economiques n° 294 - septembre 2010
En salles ce mois-ci, deux films suggèrent que la finance est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux seuls financiers.
C'est sur un saut dans le vide que s'ouvre Krach. Et le parachutiste d'expliquer: "Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours aimé le risque…" Son métier: trader pour une grande banque new-yorkaise. A ce stade, on pourrait penser que le film est un peu caricatural; la suite le confirmera.
Casino déloyal
Un jour où il examine les variations boursières, Erwan est frappé par leur similitude avec un graphique qu'il a vu récemment dans une revue de… climatologie (sic). Ni une ni deux, il s'envole pour Montréal où il convainc l'auteure de l'article de s'allier à lui pour développer un modèle statistique à même de prévoir l'évolution des cours. Licencié après une perte colossale, Erwan décide de lancer son propre fonds spéculatif basé sur ledit modèle. Le succès est vite au rendez-vous, mais c'est sans compter sur le grégarisme des autres opérateurs…
Si le sujet est attractif, on apprend en fait bien peu sur le fonctionnement concret des salles de marché. Le réalisateur privilégie une vision romanesque du courtage, peut-être pas si éloignée toutefois de celle des intéressés. Et, malgré des ficelles aussi grosses que les cordons de la Bourse, c'est en fait sur cet aspect que le film se révèle le plus instructif.
Sous les dehors de la fiction, il nous immerge ainsi dans ce petit monde professionnel et dans ses multiples contradictions - par exemple entre apologie du risque et aversion à l'incertitude -, où le court-termisme règne jusque dans les rapports humains. Le luxe exubérant dans lequel ils évoluent renforce l'impression que ces négociants vivent dans leur bulle - si l'on ose dire -, déconnectés des impacts concrets de leur activité. Comme s'ils jouaient au casino, mais avec l'argent des autres. Adulés quand ils réalisent un bon coup, on comprend que certains en tirent orgueil, jusqu'à se prendre pour l'avant-garde libératrice de l'humanité. Alors même qu'ils ne sont qu'un avatar de son hyperspécialisation. Et de la perte de sens que celle-ci favorise.
Ethique toc
La destination de l'épargne est a contrario au coeur de Moi, la finance et le développement durable. Jocelyne Lemaire Darnaud s'y met en scène avec humour comme une ménagère de moins de 50 ans qui décide d'utiliser son "temps de cerveau disponible" pour enquêter sur le concept en vogue d'investissement socialement responsable. Elle part ainsi à la rencontre de différents acteurs investis sur la question: gestionnaires de fonds éthiques, responsables d'agence de notation extra-financière ou d'organisation non gouvernementale (ONG). Et chemin faisant, elle met en évidence les limites de cette tentative pour moraliser le capitalisme. Un même terme sert ainsi à désigner tout aussi bien les démarches les plus sincères que l'éco-blanchiment le plus éhonté.
Les rapports "développement durable" des entreprises se bornent en fait, note ainsi l'économiste Thomas Lamarche, à un catalogue d'autopromotion de leurs "bonnes pratiques", tandis qu'aucun média n'informe sur leurs actions douteuses, nettement majoritaires. C'est au fond la possibilité même d'un placement éthique qui est ici questionnée. Nous hante alors cette citation placée en exergue: "Le capitalisme est cette croyance étonnante que les plus mauvais des hommes feront les pires des choses pour le plus grand bien de tous." Son auteur? Un certain Keynes… 5
Krach
par Fabrice Genestal
en salles le 1er septembre
Moi, la finance et le développement durable
par Jocelyne Lemaire Darnaud
en salles le 29 septembre
Igor Martinache
Alternatives Economiques n° 294 - septembre 2010
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