Concilier horaires et activité
Sophie Prunier Poulmaire, ergonome et maître de conférences à l'université Paris 10-Nanterre.
Santé & Travail n° 061 - janvier 2008
Il est rare que des entreprises fassent le lien entre contenu de l'activité et horaires de travail. C'est pourtant le seul moyen de ne pas aggraver les contraintes pesant sur les salariés.
Mais comment est-ce possible? Selon le vote organisé auprès du personnel de ce grand hôpital parisien, seuls 51% des salariés s'estiment satisfaits de la nouvelle organisation horaire, tandis que 49% la jugent pénalisante et coûteuse… "Des horaires identiques pour tous de manière à ne léser personne": c'est selon ce principe organisationnel que les horaires de travail des infirmières et des aides-soignantes de cet hôpital ont été modifiés six mois plus tôt. Ce système horaire n'a-t-il pas fait ses preuves dans un hôpital de même envergure en région toulousaine? Comment expliquer alors que la moitié du personnel de l'établissement parisien le rejette?
Une étude ergonomique révèle que satisfaits et insatisfaits se répartissent selon le métier exercé. Si les infirmières paraissent apprécier cette nouvelle organisation horaire, tel n'est pas le cas des aides-soignantes. En adoptant un système identique pour ces deux métiers complémentaires, la direction a considéré qu'ils recouvraient les mêmes réalités de travail. Or, l'analyse ergonomique démontre qu'ils possèdent des exigences spécifiques et différentes à tous les niveaux: fréquence de manutention des patients, engagement de la responsabilité, hiérarchisation des urgences…
Cet exemple issu du secteur hospitalier est très révélateur de ce qui se passe aujourd'hui dans la majorité des entreprises françaises, où l'on pense d'un côté les horaires et de l'autre le contenu du travail. Ainsi, les horaires sont souvent déterminés à l'échelle du groupe ou de l'entreprise, en uniformisant les heures de début ou de fin de poste, sans jamais les décliner selon les spécificités des ateliers ou des services. Or, les horaires de travail devraient être déterminés en fonction de la nature de l'activité exercée: travail physique, répétitif, à forte composante cognitive, sous cadence, nécessitant une forte mobilisation de l'attention, exposant à des vibrations…
Bien répartir les pauses
Un même métier peut recouvrir des réalités de travail très différentes. Une étude réalisée sur les agents des douanes a ainsi souligné la nécessité d'ajuster le temps de travail à la nature des tâches effectuées. Un agent des douanes peut être amené à surveiller un écran de contrôle durant des heures dans les locaux climatisés d'un aéroport. Il peut aussi effectuer des contrôles sur les routes dans des conditions climatiques parfois extrêmes et sans pouvoir s'asseoir… Si, dans le premier cas, un travail sur 12 heures en continu paraît envisageable, cela est inimaginable dans le second cas, où 8 heures d'affilée semblent constituer une limite indépassable.
Il convient également de s'interroger sur la répartition des pauses durant la journée de travail. Doivent-elles être plus fréquentes et plus courtes dans le cas d'un travail physique particulièrement contraignant, ou plus longues et uniques? Tout comme pour les heures de début et de fin de poste, les pauses et leur distribution doivent être déterminées par les exigences spécifiques du travail effectué: fréquence et intensité des sollicitations extérieures, pressions temporelles, pénibilité physique particulière…
Enfin, il convient d'adapter les horaires selon que le travail s'effectue le jour ou la nuit. En effet, l'organisme présente au cours de la nuit une période de vulnérabilité accrue. Les contraintes qui pourraient s'avérer délétères en poste du matin le seront davantage au cours des postes de nuit. Ce constat, tiré des enseignements de la chronobiologie, de la chronopsychologie et de la chronotoxicologie, devrait inciter à adapter les horaires de nuit selon le contenu du travail, afin de limiter les effets nocifs des contraintes professionnelles. Il est notamment possible de réduire la fréquence des postes de nuit ou la durée des nuits de travail. Par exemple, en instaurant un système d'alternance de nuits de type "soirée", de 19 heures à 1 heure, avec de "vraies" nuits, de 1 heure à 7 heures.
Bien évidemment, il est préférable de ne pas exposer les salariés, lorsque cela est possible, à des activités comportant un risque élevé en période nocturne. Cela correspond à une autre logique concernant l'organisation temporelle de l'activité professionnelle. A savoir répartir en fonction des horaires les tâches et les exigences du travail. Car leurs modalités d'exécution, les modes opératoires varient selon les heures du jour et de la nuit.
Rompre la monotonie
Prenons, par exemple, le cas des agents de surveillance. Durant les postes nocturnes, ces derniers regroupent les tâches exigeant réflexion, précision et décision en début de nuit, pour ensuite en alterner d'autres, plus physiques et demandant moins d'attention. Cette stratégie permet de maintenir la vigilance et de rompre la monotonie de certaines tâches. Cette organisation de l'activité ne se retrouve pas sur les postes d'après-midi, avec les mêmes opérateurs. Ces derniers alternent alors de manière plus régulière les tâches à forte composante physique et celles exigeant une charge mentale élevée.
Dans un cas comme celui-ci, imposer un enchaînement rigide des différentes opérations la nuit, en se calant par exemple sur le déroulement diurne du travail, serait très coûteux pour les salariés mais aussi très risqué pour la fiabilité du système. Pour une entreprise, il peut paraître plus simple de raisonner sur le seul modèle diurne. Mais il est illusoire de penser que le travail de jour est identique au travail de nuit. Faire l'économie de cette connaissance, c'est souvent accroître et renforcer les contraintes pesant sur les opérateurs. Et la pénibilité de certaines conditions de travail viendra se combiner aux effets nocifs propres au travail de nuit ou à d'autres horaires atypiques (1).
De jour, nos capacités intellectuelles se situent à un très bon niveau entre 9 heures et 11 heures et entre 17 heures et 19 heures. Elles subissent une baisse très sensible entre 12 heures et 14 heures. Nos performances physiques sont plutôt excellentes dans le milieu de l'après-midi. La nuit, c'est différent. Tout salarié connaît une baisse de la vigilance qui suit, à quelque chose près, la courbe de la température corporelle et se retrouve donc en général à son plus bas niveau entre 3 heures et 5 heures du matin (2).
Il convient donc de laisser aux salariés des marges de manoeuvre vis-à-vis de l'enchaînement des tâches, de leur déroulement chronologique, selon les capacités dont ils disposent aux différentes périodes de la journée ou de la nuit. Cela leur permettra de faire face plus facilement aux demandes et contraintes du travail et de continuer à assurer un travail de qualité. Tout cela suppose, bien évidemment, une connaissance approfondie des activités professionnelles et de leurs exigences physiques, mentales et psychiques. Car, à l'échelle de la journée comme à celle de la vie, le contenu de l'activité professionnelle ainsi que la pénibilité qui peut y être associée doivent orienter l'organisation horaire du travail.???????? ??????
(1) Voir l'article page 28.
(2) Voir l'interview page 41.
Article issu du dossier Horaires décalés : salariés à contretemps
Sophie Prunier Poulmaire, ergonome et maître de conférences à l'université Paris 10-Nanterre.
Santé & Travail n° 061 - janvier 2008
Notes
(1) Voir l'article page 28.
(2) Voir l'interview page 41.
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