Davantage de troubles dépressifs chez les ouvriers et employés
Christine Cohidon, Statisticienne, du département santé travail de l'Institut de veille sanitaire (InVS).
Santé & Travail n° 060 - octobre 2007
S'appuyant sur des données de l'enquête décennale santé 2002-2003 de l'Insee, une récente étude de l'Institut de veille sanitaire établit des associations entre troubles dépressifs, catégories sociales, secteurs d'activité et conditions de travail.
Les problèmes de santé mentale en lien avec le travail prennent une importance grandissante. Les suicides récemment survenus dans plusieurs entreprises (1) n'illustrent que partiellement la réalité des troubles psychiques. Ces événements dramatiques et médiatisés viennent corroborer le constat établi par de nombreux médecins du travail: la fréquence de plus en plus élevée des problèmes de santé mentale au travail, se traduisant par un mal-être général, par des symptômes de type anxiodépressifs ou par diverses manifestations physiques. Par ailleurs, les études sur les conditions de travail menées en France montrent, du fait de modifications substantielles des organisations de travail ces dernières décennies, une intensification du travail et des contraintes psychosociales qui y sont attachées. De telles situations sont reconnues comme potentiellement génératrices de troubles de santé mentale.
Pour autant, les études épidémiologiques sont encore peu nombreuses, faute de professionnels investis dans ce champ et compte tenu des difficultés méthodologiques. Cet état de fait évolue progressivement et des descriptions épidémiologiques globales de la santé mentale au travail en France commencent à émerger. Le département santé travail de l'Institut de veille sanitaire (InVS) vient d'étudier, à l'échelon national, la fréquence des troubles dépressifs selon les catégories d'emplois et les secteurs d'activité, ainsi que leurs liens avec l'exposition à certaines conditions de travail. Le rapport d'étude exploite des données de la dernière enquête décennale santé menée par l'Insee (voir encadré page 43). L'édition 2002-2003 de l'enquête, contrairement aux précédentes, inclut en effet des questions portant sur le travail. L'analyse de l'InVS a été réalisée en considérant les personnes de 18 ans et plus en activité professionnelle, soit 11 603 personnes. La santé mentale a été évaluée par le recueil d'un ensemble de symptômes dépressifs regroupés dans une échelle validée internationalement, le CES-D (voir "Repère").
D'après cette enquête, la proportion de personnes à tendance dépressive occupant un emploi se situe autour de 11% (sans différence selon le sexe). A titre de comparaison, la fréquence de dépressivité parmi les chômeurs est de l'ordre de 24% chez les hommes et de 21% chez les femmes.
On note de fortes différences selon la catégorie sociale (voir graphique page 45). Chez les hommes, les employés, les agriculteurs exploitants ainsi que les artisans, commerçants et chefs d'entreprise souffrent de troubles dépressifs plus que les autres travailleurs. Chez les femmes, ce sont les employées et les ouvrières. A noter que, parmi les artisans et commerçants, la prévalence de dépressivité est trois fois plus élevée chez les hommes que chez les femmes.
Lorsqu'on analyse plus finement les catégories socioprofessionnelles, on constate, du côté des hommes, que les personnels des services directs aux particuliers arrivent en tête du "palmarès" de la dépressivité - plus d'un quart d'entre eux en sont affectés -, suivis des employés civils et agents de service de la fonction publique, des commerçants, artisans et assimilés et des employés de commerce. Les plus épargnés sont les professions libérales, les ingénieurs et cadres techniques d'entreprise, les professions intermédiaires de la santé et du secteur social ainsi que les cadres administratifs des entreprises. On observe des tendances différentes, voire opposées, chez les femmes. La dépressivité affecte plus fréquemment les ouvrières qualifiées dans l'artisanat, les personnels des services directs aux particuliers, les professions intermédiaires de la fonction publique, ainsi que les ouvrières industrielles non qualifiées. Elle touche moins souvent les artisanes, les professions libérales, les ingénieures et cadres d'entreprise, les commerçantes et assimilées ainsi que les professeures et professions scientifiques.
Quant aux secteurs d'activité les plus concernés par les troubles dépressifs (voir graphique page 44), ce sont, chez les hommes, le commerce, l'agriculture, les services collectifs, sociaux et personnels, l'hôtellerie-restauration; les actifs les moins atteints sont ceux travaillant dans les activités financières, l'immobilier ainsi que la santé et l'action sociale. Les femmes travaillant dans les secteurs des services collectifs, sociaux et personnels, des services domestiques et des activités financières sont les plus concernées par la dépressivité; les moins touchées exercent dans les secteurs de la construction, de l'éducation et du commerce.
Le rapport propose une analyse approfondie de certaines contraintes psychosociales figurant parmi les déterminants importants de la santé mentale. Ces contraintes se répartissent différemment selon la profession et le secteur d'activité. Tel est le cas de la rémunération au rendement, qui concerne moins de 10% des hommes et 5% des femmes. Chez les hommes, les cadres et professions intermédiaires administratives et commerciales des entreprises ainsi que les indépendants sont les plus exposés, alors que chez les femmes, ce sont surtout les ouvrières industrielles et les professions libérales. Les secteurs d'activité les plus concernés sont ceux du commerce, des activités financières, de l'immobilier et de l'industrie manufacturière. Les autres facteurs psychosociaux - travail permettant d'apprendre, travail varié, choix dans la façon de procéder, moyens suffisants pour effectuer un travail de qualité, possibilités d'entraide - présentent des fréquences déclarées en moyenne autour de 80%. Ils sont distribués de manière assez homogène entre les professions et les secteurs d'activité; les ouvriers industriels et, chez les femmes, les personnels de services directs décrivent toutefois des situations relatives à ces facteurs moins favorables.
La pression temporelle au travail est fortement ressentie, puisqu'environ 30% des travailleurs déclarent être souvent gênés par l'obligation de se dépêcher ou de faire plusieurs choses à la fois. Peu de secteurs y échappent, mais ceux de l'hôtellerie-restauration, de la construction et de la santé-action sociale sont plus spécifiquement touchés. Chez les hommes, les artisans, les chefs d'entreprise et les contremaîtres sont les plus exposés; parmi les femmes, plus de 40% des professions intermédiaires de la santé et du secteur social sont concernées.
Pour les deux sexes, le travail répétitif sous contrainte de temps touche particulièrement les ouvriers industriels et le secteur de l'industrie manufacturière (20% chez les hommes, 32% chez les femmes).
La fréquence du travail en horaires alternants varie beaucoup selon la profession et le secteur d'activité. Si ce type de contraintes concerne globalement 17% des hommes et 15% des femmes, pas moins de 40% des ouvriers industriels et plus de 20% des actifs en professions intermédiaires de la santé et du social y sont exposés. Chez les hommes, les horaires alternants touchent en outre les policiers et les militaires, ainsi que les ouvriers qualifiés de la manutention. Ces types d'horaires sont avant tout pratiqués dans l'industrie manufacturière, l'hôtellerie-restauration, les transports et la santé-action sociale, secteurs également exposés aux horaires atypiques (travail de nuit, le week-end, horaires décalés).
Repère : l'échelle CED-D
L'échelle CES-D (Center for Epidemiological Studies - Depression Scale) permet de mesurer la symptomatologie dépressive, également appelée "troubles dépressifs" ou "dépressivité". Elle est constituée de 20 questions élaborées à partir des symptômes cliniques de la dépression. Pour chacune d'elles sont proposées différentes réponses relatives à la fréquence des troubles ressentis au cours de la semaine écoulée.
Quelle que soit la catégorie sociale, le sentiment d'une insuffisance d'aide pour mener à bien sa tâche est quasi systématiquement associé à la dépressivité. Cela s'apparente à un manque de soutien social au travail, qui a été analysé par de nombreux auteurs comme un des déterminants majeurs d'un bon équilibre professionnel. Une association entre le travail en horaire atypique et les troubles dépressifs est observée uniquement chez les hommes, en particulier chez les ouvriers. La pression temporelle est, quant à elle, liée à la dépressivité dans toutes les catégories sociales, sauf chez les cadres. Enfin, les indicateurs d'emploi précaire - être à temps partiel pour les hommes et en contrat à durée limitée chez les femmes - sont associés à la dépressivité chez les employés seulement.
L'enquête décennale santé 2002-2003
L'enquête décennale santé menée par l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a pour objectifs principaux d'estimer la consommation annuelle de soins et de décrire l'état de santé de la population française. La cinquième édition a été réalisée en 2002 et 2003 auprès d'environ 16 800 ménages dont chacun des membres était interrogé, soit près de 41 000 personnes.
La collecte des données a duré un an et a été effectuée sur deux modes: en face-à-face avec un enquêteur et par autoquestionnaire. Chaque ménage enquêté a été visité trois fois par un enquêteur. Les questions de la première visite portaient notamment sur la vie personnelle et la description de l'emploi; les visites suivantes étaient axées sur la consommation de soins médicaux. L'autoquestionnaire des 18 ans et plus comportait des questions sur la santé mentale et sur les conditions de travail. Ces dernières résultaient d'une sélection de questions issues de différentes enquêtes françaises sur les conditions de travail telles que Sumer, Estev et l'enquête conditions de travail du ministère du Travail.
En résumé, l'étude met en évidence des différences assez nettes de fréquence de la dépressivité selon les catégories sociales. Les "cols bleus" et les employés sont les plus concernés, les agriculteurs sont également assez touchés (surtout chez les hommes), les cadres et professions intellectuelles supérieures étant les plus épargnés. Concernant le secteur d'activité, les contrastes sont, là encore, parfois importants. Certains secteurs tels que les services, l'agriculture et le commerce chez les hommes, les activités financières chez les femmes, sont particulièrement touchés.
Ce sont les écarts observés entre les différentes catégories professionnelles et les différents secteurs d'activité qui constituent le résultat essentiel de cette étude, plus que les valeurs "absolues" des proportions de dépressivité. En effet, si l'outil utilisé pour évaluer la santé mentale, à savoir l'échelle CES-D, permet de repérer des personnes présentant des symptômes dépressifs, il ne mesure pas la dépression en tant que pathologie avérée. Le recours à un autre questionnaire de santé mentale ne mesurant pas tout à fait les mêmes symptômes rapporterait des fréquences différentes. En revanche, il montrerait probablement des écarts de même ordre.
L'explication de ces écarts tient à de nombreux facteurs à la fois extraprofessionnels et professionnels, dont les conditions de travail. Sur ce point, l'étude apporte des informations particulièrement intéressantes. En effet, il est rarement possible d'étudier les liens entre les conditions de travail et la santé mentale au sein de chaque catégorie sociale, faute d'effectifs suffisants pour mener à bien ces analyses. Les résultats de l'étude montrent que ces liens diffèrent selon les grands groupes professionnels. En d'autres termes, une même contrainte de travail n'aura probablement pas le même impact chez les ouvriers que chez les cadres.
Attention, cependant, aux conclusions hâtives à partir de ces analyses. Ce type d'étude ne permet pas de préjuger de l'imputabilité de l'état de santé mentale aux conditions de travail. Il permet toutefois de mieux connaître les liens entre la santé mentale, les contraintes psychosociales au travail, les catégories professionnelles et les secteurs d'activité.
Les syndromes dépressifs, souvent d'évolution longue et chronique, peuvent avoir des conséquences graves pour la santé des travailleurs, leur qualité de vie et celle de leur entourage. L'impact sur le travail et la carrière ne doit pas être sous-estimé. L'absentéisme associé à de tels troubles est très important, de même que le "présentéisme" se traduisant par une activité professionnelle inadéquate qui entraîne des perturbations des collectifs de travail. Il paraît donc fondamental d'essayer de mieux connaître les conditions d'apparition de tels troubles, de repérer les professions et secteurs les plus fréquemment atteints, afin de tenter d'en limiter la survenue et de reconsidérer les modes organisationnels engendrant de fortes contraintes psychosociales au travail.
L'exploitation des données de l'enquête décennale santé de l'Insee permet une approche globale de la santé mentale en lien avec le travail dans l'ensemble de la population, prenant en compte les différents types de contrat de travail (salariés du public, du privé, travailleurs indépendants, etc.). Elle complète le système de surveillance ciblé qui a récemment été mis en place sous une forme expérimentale par le département santé travail de l'InVS dans les régions Centre, Pays-de-la-Loire, Poitou-Charentes et Rhône-Alpes (2). Il s'agit du programme Samotrace, dont les premiers résultats consolidés de la phase pilote sont attendus en 2008.
Le stress accroît le risque de dépression et d'anxiété
Jusqu'où peuvent aller les effets du stress au travail sur la santé mentale des salariés? Jusqu'à précipiter des dépressions sévères et des troubles anxieux généralisés, répond une étude réunissant un groupe international de psychologues, psychiatres et chercheurs, parue dans le numéro d'août de la revue britannique Psychological Medicine. Le risque de développer de telles maladies est, selon les cas, doublé voire triplé, indique la très solide enquête de Maria Melchior (King's College de Londres et Inserm) et ses collègues.
Le stress au travail est un phénomène loin d'être quantitativement négligeable. De 30 à 40% des salariés y sont exposés, selon des enquêtes américaines et européennes. Une proportion qui a augmenté depuis les années 1990.
Déstabilisés. La notion de répercussions mentales du stress au travail n'est pas inédite. Depuis la fin des années 1980, des études ont montré que des salariés pouvaient être déstabilisés sur le plan psychologique, en particulier lorsqu'ils sont soumis à de fortes exigences professionnelles, quand ils ont peu de prise sur leurs conditions de travail ou encore lorsqu'ils se sentent très isolés dans leur entreprise. De même, les conditions de travail stressantes peuvent accroître le risque de dépression et d'anxiété. Pour conforter ces observations, la nouvelle enquête s'est concentrée sur les troubles psychiatriques majeurs que sont la dépression sévère et le trouble anxieux généralisé. Les chercheurs ont travaillé sur les données de près de 900 salariés néo-zélandais, qui faisaient partie d'un groupe plus large de personnes dont l'état de santé physique et mental a été suivi depuis l'âge de 3 ans et régulièrement évalué jusqu'à celui de 32 ans.
Grâce aux renseignements ainsi recueillis de manière homogène sur une population comparable à celle des pays développés occidentaux, les scientifiques ont pu distinguer les personnes ayant des effets liés au stress au travail des individus ayant présenté des troubles psychiatriques dans l'enfance et avant leur entrée dans la vie active.
Travailler dans des conditions stressantes est significativement lié, pour les hommes comme pour les femmes, à la dépression sévère ou au trouble anxieux, voire aux deux. Par comparaison avec les salariés n'ayant pas des conditions de travail éprouvantes, le risque de dépression est majoré de plus de 80% chez les femmes et multiplié par trois chez les hommes. Le lien avec l'anxiété est fort: le risque est doublé pour les hommes et triplé chez les femmes.
"Santé mentale et activité professionnelle dans l'enquête décennale santé 2003 de l'Insee", par Christine Cohidon, Gaëlle Santin;
"Conditions de travail selon l'activité professionnelle dans l'enquête décennale santé 2003 de l'Insee", par Christine Cohidon, Gaëlle Santin, Ellen Imbernon, rapports de l'InVS, 2007. Ces deux rapports sont accessibles sur le site de l'Institut de veille sanitaire: www.invs.sante.fr
Conditions de travail: les enseignements de vingt ans d'enquêtes, par Jennifer Bué, Thomas Coutrot, Isabelle Puech, Octarès Editions, 2006.
(1) Voir le dossier dans ce même numéro, page 24.
(2) Voir "Mise en place d'un système de surveillance de la santé mentale au travail: le programme Samotrace", par Christine Cohidon, Gérard Lasfargues, Bernard Arnaudo, Fabienne Bardot, Josiane Albouy, Dominique Huez et coll., Bulletin épidémiologique hebdomadaire n° 46-47, 2006.
Christine Cohidon, Statisticienne, du département santé travail de l'Institut de veille sanitaire (InVS).
Santé & Travail n° 060 - octobre 2007
Notes
(1) Voir le dossier dans ce même numéro, page 24.
(2) Voir "Mise en place d'un système de surveillance de la santé mentale au travail: le programme Samotrace", par Christine Cohidon, Gérard Lasfargues, Bernard Arnaudo, Fabienne Bardot, Josiane Albouy, Dominique Huez et coll., Bulletin épidémiologique hebdomadaire n° 46-47, 2006.
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