Déficits publics sans danger


Patrick Artus, responsable de la recherche économique chez Natixis
Alternatives Economiques n° 277 - février 2009
couverture
Chômage : qui va trinquer ?
— février 2009 —

Tous les grands pays de l'OCDE vont connaître des déficits publics importants en 2009 (et sans doute au-delà). Plus de 3% du PIB en Allemagne, plus de 4% en Italie, 5% en France et en Espagne, 7% au Royaume-Uni, 12% (!) aux Etats-Unis, mais aussi 4% à 5% en Chine et en Russie. Cette politique budgétaire très expansionniste paraît complètement légitime. Le secteur privé (les ménages et les entreprises) se désendette et réduit donc la demande (en particulier l'immobilier et les voitures). Quand l'épargne privée s'accroît ainsi, il est utile que l'épargne publique diminue, c'est-à-dire que les déficits publics soient accrus.

Cette progression aussi brutale des déficits publics comporte des risques. Le premier est lié à l'efficacité des relances. Si le secteur privé veut (ou doit) se désendetter, lui transférer du revenu (aides publiques, baisses d'impôts) n'aboutit qu'à un supplément d'épargne (à plus de désendettement), pas à un supplément de dépenses. Ceci explique que beaucoup d'économistes et de gouvernements préfèrent que les déficits publics prennent la forme d'une hausse directe des dépenses des Etats (investissements publics en infrastructures, en économies d'énergie…).

Le second risque est que les Etats n'arrivent pas à financer ces dettes publiques plus élevées. Par des effets d'éviction: puisque l'offre de titres publics est trop forte par rapport à la demande, il faut que les Etats augmentent les taux d'intérêt pour accroître l'attractivité de leurs obligations. Ou par une inquiétude sur la capacité de remboursement des Etats dans le futur, avec le même résultat de hausse des taux.

Il est peu probable que ces risques de remontée des taux d'intérêt se matérialisent. Il ne faut pas oublier que ce supplément de dette publique est émis alors que les dettes privées diminuent; la dette publique ne s'ajoute pas aux dettes privées, elle leur est substituée. On ne voit pas pourquoi il y aurait hausse des taux d'intérêt puisque si les épargnants ne peuvent pas acheter de titres privés, puisqu'ils ne sont plus émis, il faut bien qu'ils achètent des titres publics pour investir leur épargne.

Par ailleurs, les Etats peuvent toujours rembourser en accroissant les impôts, dans le futur, lorsque les économies seront plus fortes. Et si les économies ne deviennent pas plus fortes, alors les émissions de dettes privées restent faibles et la dette publique peut continuer à être substituée à la dette privée, comme on l'a vu au Japon depuis 1990, avec des taux d'intérêt à long terme qui sont restés inférieurs à 2%.

Il paraît donc peu probable que le "krach obligataire" (une forte remontée des taux d'intérêt obligataires), annoncé par certains, ait lieu. On le voit d'ailleurs aux Etats-Unis, où le déficit public est le plus élevé: le Trésor peut se financer à dix ans à un taux d'intérêt à peine supérieur à 2%. Il est vrai que l'Espagne, l'Italie ou la Grèce doivent payer des taux d'intérêt supérieurs de 0,9 à 2,4 points aux taux payés par l'Allemagne. Ceci ne vient pas d'un risque perçu d'insolvabilité de ces pays, mais, avec la crise, du goût des investisseurs pour les titres liquides, alors que ceux de ces pays le sont peu.


Patrick Artus, responsable de la recherche économique chez Natixis
Alternatives Economiques n° 277 - février 2009
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