Des enseignants au bout du rouleau


Entretien avec Arnaud Parienty,
Propos recueillis par Martine Rossard
Santé & Travail n° 059 - juillet 2007
couverture
Pénibilité : ne plus s'user à la tâche
— juillet 2007 —

Arnaud Parienty note "la contradiction entre attentes professionnelles et possibilité de les satisfaire".

Prof, un métier pénible? Arnaud Parienty a représenté la FSU au Conseil d'orientation des retraites et participé aux négociations nationales sur les conditions de travail des enseignants. Il explique pourquoi, avec l'âge, c'est dur de "tenir".

Les enseignants jouissent d'une espérance de vie relativement élevée et ils n'ont pas la réputation d'avoir un métier pénible. Pourtant, certains envisagent difficilement de "tenir" jusqu'à 60 ans. Comment expliquez-vous ce paradoxe?

Arnaud Parienty: Le métier d'enseignant est perçu de l'extérieur comme confortable, mais il n'est pas exempt de pénibilités physiques: parler fort, source d'extinctions de voix, ou écrire souvent au tableau, à l'origine de troubles musculo-squelettiques à l'épaule. Dans une enquête de la MGEN, 20% des enseignants du second degré interrogés se disent en mauvaise santé. Des enseignants de tous âges sont en souffrance et connaissent fatigue, troubles du sommeil, dépression… On assiste à une multiplication des petits arrêts de travail et des congés sans solde. Les congés de formation sont rares et les congés de mobilité désormais inexistants, alors qu'ils pourraient favoriser des réorientations professionnelles… Pour toutes ces raisons, nombre d'enseignants fuient leur métier, en particulier dans les premières années. D'autres poursuivent en s'impliquant moins, en ritualisant leur activité, en la tenant à distance. Mais les stratégies de retrait engendrent aussi une souffrance.

Les enseignants "âgés" sont-ils plus sensibles à cette souffrance?

A. P.: La souffrance au travail, le sentiment d'absence de reconnaissance sociale, la difficulté à supporter le bruit ou l'agressivité ambiante s'accentuent avec l'âge, même si cela ne se traduit pas nécessairement par des pathologies spécifiques. Il y a souvent un sentiment d'usure, car c'est un métier à forte implication mais sans évolution de carrière. Avant la réforme des retraites, les congés de fin d'activité permettaient de s'en aller avant 60 ans, à partir d'une certaine ancienneté. De même, la cessation progressive d'activité offrait une alternative largement utilisée. Désormais, il faut attendre 57 ans, au lieu de 55 précédemment, pour en bénéficier. Et le niveau de salaire n'est plus que de 55%, au lieu de 80% auparavant. Des quinquagénaires se retrouvent en congé de longue maladie. D'autres décrochent un poste au Centre national d'enseignement à distance. Mais les possibilités de seconde carrière ou de reconversion restent rares au sein de l'Education nationale. Des enseignants au bout du rouleau continuent à travailler. Notamment des femmes qui n'ont pas eu de carrières complètes. Mais à 60 ans, c'est "sauve qui peut"!

Comment réduire les facteurs de pénibilité psychique?

A. P.: Le gros problème, notamment pour les enseignants du secondaire, c'est la contradiction entre leurs attentes professionnelles et la possibilité de les satisfaire. Beaucoup de leurs élèves sont en échec scolaire. Des classes trop nombreuses, des programmes trop chargés et trop changeants, des emplois du temps trop complexes… ce ne sont pas les causes qui manquent! Sans parler des innovations pédagogiques qui peuvent être déstabilisantes. Les professeurs ont le sentiment de ne pas pouvoir parvenir à leurs objectifs et de vivre des sommations répétées permanentes. Ainsi, la prescription d'utilisation de matériel informatique n'a été ni précédée d'une formation des enseignants, ni accompagnée d'une logistique adaptée. Par ailleurs, isolés dans leur classe, les enseignants sont confrontés à des violences, au bruit, à des problèmes de discipline, situation jugée traumatisante. C'est cette impuissance qui fait la pénibilité, mais elle met en cause le système plus que les élèves eux-mêmes.


Entretien avec Arnaud Parienty,
Propos recueillis par Martine Rossard
Santé & Travail n° 059 - juillet 2007
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