Des journées pour la participation des jardiniers en insertion
Naïri Nahapétian
La lettre de l'insertion n° 138 - juillet 2007
- Impliquer les salariés en insertion dans un projet collectif , La lettre de l'insertion n° 144.
Communay, 4 000 habitants, dans la périphérie lyonnaise. Les jardins de Lucie, créés en 2001, y accueillent la quatrième journée de rencontre des jardiniers du réseau Cocagne. Les maraîchers en insertion des dix jardins participants (le jardin de Communay, bien sûr, mais aussi ceux de Bully, Toulaud, Saint-Just Saint-Rambert, Cognin, Saint-Hilaire-du-Touvet, Grigny, Boen, Peyrins et Saint-Martin-en-Haut) se dispersent sous les serres ou dans un hangar, comme c’est le cas du groupe animé par Jean-Marc Rigoli. Chargé de mission au sein du réseau Cocagne, celui-ci expose à une trentaine de jardiniers l’objectif des ateliers : « Vous réunir, vous permettre de vous exprimer, échanger les expériences vécues dans vos jardins… » Puis, il leur demande de constituer des sous-groupes de cinq à dix personnes, afin de travailler sur la grille de questions que le réseau leur a distribuée, en nommant un volontaire pour noter et rapporter les réponses.
Peu à peu, la parole des jardiniers, d’abord timides, se libère. Les commentaires fusent avec les propositions : « Chez nous, il faudrait agrandir la cuisine », « le hangar à outils à besoin d’un coup de peinture », « vous faites combien de paniers par semaine ? 120 ? C’est bien… », « nous, on a un kiné qui est venu nous expliquer comment porter les charges sans se faire mal », « c’est bien ça ! Il faudrait qu’on ait la même chose… », etc.
Afin que les jardiniers-maraîchers puissent s’exprimer en toute liberté, leurs encadrants ne participent pas aux ateliers, et la synthèse, qui donne lieu, lors de chaque rencontre, à une publication, se fait anonymement (1) : aucun jardinier n’est cité, et les commentaires ne concernent pas un jardin, mais dégagent des tendances générales.
La première rencontre des jardiniers a été organisée en juin 2005 à Saint-Hilaire-du-Touvet par des jardins de la région Rhône-Alpes, où le réseau est historiquement bien implanté. Ces journées s’ajoutent aux forums qui réunissent chaque année les encadrants et directeurs de jardins. Dans une organisation décentralisée comme celle du réseau Cocagne, où chaque jardin est très autonome dans la mise en œuvre de son projet, elles permettent de diffuser les bonnes pratiques et de perfectionner la méthodologie commune.
Ces rencontres s’inscrivent également dans la démarche d’insertion des jardins, qui s’attache, par la production de paniers de légumes biologiques vendus à des adhérents-consommateurs, à briser l’isolement des personnes recrutées comme maraîchers. Lilas, salariée des jardins de Lucie, témoigne : « Quand j’ai débarqué, je vivais enfermée dans ma coquille, et je ne me rendais pas compte que beaucoup de gens étaient dans ma situation. Les échanges m’ont beaucoup apporté en venant au jardin… »
Il ne s’agit pas seulement, lors de ces rencontres, de permettre aux jardiniers de s’exprimer, mais d’impulser une démarche véritablement participative. « Le but du jeu, explique Jean-Marc Rigoli aux jardiniers, n’est pas seulement de vous satisfaire, mais de produire des effets, et de permettre aux jardins de tenir compte de vos commentaires. »
De la loi de lutte contre l’exclusion de 1998 à celle sur la cohésion sociale, la participation est considérée comme un outil pour une meilleure insertion. Dans le rapport « Expression et place des salariés en insertion dans les structures d’insertion par l’activité économique » (2), la chercheuse Elisabeth Maurel rappelle qu’elle est une manière de transformer les pratiques de l’action sociale et un droit des usagers. C’est encore plus vrai quand ces usagers sont en même temps salariés d’une association. Pour autant, la participation ne se décrète pas, et peut être complexe à mettre en œuvre.
Quelles sont les retombées concrètes des rencontres des jardiniers de Cocagne ? Ces journées ne sont pas une initiative isolée et viennent s’inscrire dans une démarche participative plus large. Elles complètent notamment le travail fait dans le cadre de la démarche qualité lancée par le réseau en 2002 (voir page 8), qui vise à réinterroger le projet associatif de chaque jardin, en associant toutes les parties prenantes : salariés, bénévoles, adhérents-consommateurs, partenaires… D’ailleurs, le questionnaire utilisé lors des rencontres des jardiniers (voir encadré) est très proche de celui sur lequel s’appuie la démarche qualité.
Cette grille, explique Marie-Pierre Baccon, responsable du secteur animation au sein du réseau, « est pensée pour respecter l’équilibre entre le projet d’insertion du jardin, le projet de production et le projet économique ». « Si un jardin privilégie trop le social, il risque de déséquilibrer économiquement la structure, rappelle-t-elle. Au contraire, si un jardin est trop focalisé sur la production, le social peut en pâtir. » Ainsi, pour répondre à la contrainte de production, l’encadrant peut être tenté de spécialiser les salariés sur un poste unique, alors que le souci d’accompagnement et de formation, rappelle Marie-Pierre Baccon, « exige que chacun fasse l’apprentissage des différentes facettes de l’activité ». Composer les paniers exige par exemple de « compter, peser, de faire attention à l’esthétique », si bien que certains jardins ont tendance à spécialiser les femmes sur ces tâches.
C’est une question qui revient régulièrement dans les ateliers lors de la journée de Communay : « Qui fait les paniers dans votre jardin ? », « chez nous, c’est plus souvent les femmes ! », « pas chez nous : tout le monde s’y colle ! » De même, les salariés ont bien compris que la polyvalence est pour eux un droit : « Ça tourne chez vous ? », « chez nous, c’est pas toujours les mêmes qui plantent ou qui ramassent, ça tourne. On a demandé un roulement le mois dernier, et ça a été mis en place. »
En même temps, un parcours d’insertion n’est jamais simple, et les exigences des salariés peuvent être contradictoires : « on pourrait commencer à parler de l’insertion plus tôt, dès qu’on arrive dans le jardin : on n’a pas des années non plus », se plaint un jardinier. « Si on ne parle pas d’insertion plus tôt, c’est aussi parce que des gens qui n’ont pas eu de travail depuis longtemps ont besoin de se poser un peu », lui répond sa voisine.
« On voudrait faire plus d’heures », disent de nombreux maraîchers. « Mais le mi-temps libère aussi du temps pour chercher du travail ». « Moi, je garde mes enfants le reste du temps », explique une autre salariée. Autre sujet de débat : faut-il une demi-journée d’exposés sur l’agriculture biologique au moment de l’embauche des jardiniers ? « Oui », disent certains, mais d’autres estiment que « c’est mieux d’apprendre sur le tas, c’est moins rébarbatif ».
Comment faire le tri entre toutes les demandes, parfois contradictoires, formulées lors de ces journées d’échanges ? « En rentrant, les jardiniers relaient l’information, et ont même tendance à vouloir tout mettre en œuvre tout de suite », commente Eric Belle, encadrant au sein du jardin de Toulaud, dans l’Ardèche, qui accompagne ses salariés pour la troisième fois à ces rencontres. Les actes publiés par le réseau sont cependant un bon outil pour infléchir la politique des jardins en fonction des conclusions qui se sont dégagées. « Ils sont lus et commentés par les équipes d’encadrants », selon Eric Belle.
Les premières journées, en 2005, ont eu pour effet d’améliorer l’accueil des jardiniers, ajoute Marie-Pierre Baccon. Une journée d’accueil a été instituée lors de l’embauche de chaque salarié, et le réseau a publié un livret à leur distribuer dès leur arrivée dans le jardin. Aussi, selon Marie-Pierre Baccon, le chapitre de l’accueil est désormais vite évacué par les jardiniers lors des rencontres, et les revendications aujourd’hui se concentrent sur les formations (postures de travail, secourisme…) ou la distribution d’un panier gratuit à chaque salarié. Une demande s’exprime aussi régulièrement parmi les jardiniers : « Davantage de contacts avec les adhérents-consommateurs. »
Certains jardins réfléchissent de leur côté à aller plus loin dans la participation des jardiniers en insertion, en les invitant, par exemple, à leur conseil d’administration. Pour Richard Marcotillio, qui s’occupe des formations au sein du réseau, « il pourrait à terme y avoir une instance de représentation de la catégorie professionnelle des jardiniers-maraîchers au niveau général du réseau, afin que ceux-ci se positionnent encore plus comme des salariés, plutôt que comme des bénéficiaires ». En attendant, les groupes de paroles se sont dispersés. Après le temps d’échange de la matinée, l’après-midi sera consacré à des activités ludiques : randonnée, poterie, dessin, théâtre et chant.
Naïri Nahapétian
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