Drogue nationale
Yann Mens, rédacteur en chef
Alternatives Internationales n° 047 - juin 2010
La marée noire n'a pas changé leur détermination. "Nous allons avoir besoin de pétrole, et chaque baril que nous extrayons du sol ou des eaux des Etats-Unis est un baril que nous n'avons pas à payer à l'Iran ou au Venezuela", déclarait mi-mai le sénateur indépendant Joe Lieberman avant de présenter avec son collègue le démocrate John Kerry une proposition de loi sur l'énergie et le climat à la chambre haute du Congrès. Certes, Lieberman force le trait. Car si les Etats-Unis importent du pétrole du Venezuela, ils n'en achètent pas à l'Iran. Mais l'argument est révélateur des motivations contradictoires et des compromis ambigus qui pèsent sur le débat politique américain en la matière. En juin 2009, deux parlementaires démocrates de la Chambre des représentants, Henry Waxman et Edward Markey, avaient fait adopter un texte qui prévoit notamment l'instauration d'un marché carbone. La proposition présentée par John Kerry et Joe Lieberman en est le pendant au Sénat dans un esprit, sinon une lettre, comparable. Si elle était adoptée, il faudrait harmoniser les deux textes en un seul.
La marée noire en Louisiane risque pourtant d'hypothéquer lourdement l'adoption du texte par les sénateurs. De façon paradoxale, car on aurait pu penser qu'une catastrophe de cette ampleur pousserait les parlementaires à voter plus vite une proposition qui vise à réduire l'addiction des Etats-Unis à l'or noir. Certes, le projet Lieberman-Kerry prévoit bien à long terme d'accroître la part des énergies renouvelables et du nucléaire. Mais c'est de la dépendance au pétrole étranger dont les responsables américains veulent en priorité se libérer. Ce qui suppose de forer davantage aux Etats-Unis. Or depuis la marée noire, indépendance nationale ou pas, plusieurs élus démocrates refusent d'avaliser un tel choix. Quant aux républicains, en pleine surenchère à l'approche des élections législatives de novembre, ils présentent volontiers tout projet de réglementation climatique comme une entrave à la compétitivité de l'économie. Et toute proposition de marché carbone comme une insoutenable augmentation des impôts. Si après l'automne, le parti de Sarah Palin était en mesure de bloquer au Sénat les textes qui lui déplaisent, les propositions sur le climat dans leur ensemble seraient sans doute renvoyées aux calendes grecques.
Alors que les négociations internationales sur l'après-Kyoto apparaissent enlisées, et que ce sont donc les mesures prises par chaque pays individuellement qui donnent la mesure des progrès, une telle renonciation chez le deuxième émetteur mondial de gaz à effet de serre serait une mauvaise nouvelle. Bien au-delà du golfe du Mexique.
Yann Mens, rédacteur en chef
Alternatives Internationales n° 047 - juin 2010
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