Du flux tendu aux tendinites


Nicole Vézina, professeure d'ergonomie et membre du Centre de recherche interdisciplinaire sur la biologie, la santé et l'environnement (Cinbiose) à l'université du Québec (Montréal).
Santé & Travail n° 062 - avril 2008
couverture
TMS : à quand une prévention durable ?
— avril 2008 —

Dans les nouvelles organisations du travail en flux tendu, le renouvellement permanent de la production entraîne celui des modes opératoires des salariés. Une source de tensions et de contraintes propices aux atteintes musculo-squelettiques.

Pourquoi y a-t-il autant de troubles musculo-squelettiques? Une des raisons réside certainement dans la difficulté à reconnaître les facteurs de risque et à cibler les situations problématiques. Certaines contraintes liées au travail et contribuant au développement des TMS ne sont pas toujours décelables, comme une tension musculaire due au stress, une asymétrie dans le déploiement d'un effort, un équilibre précaire, etc. Il arrive aussi que l'évaluation des risques sur les postes de travail n'ait pas été réalisée au bon moment: quand la collègue est absente, après que la machine est tombée en panne, quand le client devance la date de livraison… Il y a enfin et surtout l'évolution de plus en plus rapide des postes de travail.

Prenons l'histoire de cette opératrice travaillant à la mise en barquettes de cuisses de poulet sur une chaîne d'emballage agroalimentaire. Dans un premier temps, le CHSCT de son entreprise, inquiet de la fréquence à ce poste des tendinites aux épaules, implante une série de changements. Le siège de l'opératrice peut être ajusté en hauteur et le convoyeur qui achemine les cuisses au poste est abaissé pour être à la même hauteur que la table où sont les barquettes, ce qui diminue la flexion de l'épaule pour saisir les cuisses. Ces changements sont très appréciés et on s'attend à une diminution des TMS aux épaules.

Une question de marketing

Quelques mois plus tard, l'entreprise change de barquettes pour une question de marketing. Les bords sont plus hauts et laissent moins d'espace pour placer les cuisses de poulet. Les travailleuses doivent davantage soulever les cuisses pour les placer dans les barquettes. De plus, elles doivent davantage les plier, afin qu'elles s'emboîtent bien l'une dans l'autre. L'opératrice a maintenant des douleurs au poignet droit à force de plier les cuisses. La température de ces dernières devient tout à coup un facteur important, car elle va déterminer la force à exercer pour les plier.

L'opératrice cherche des stratégies pour protéger son poignet droit et constate que sa collègue, de l'autre côté du convoyeur, ressent plutôt de la fatigue au poignet gauche. Elles décident d'échanger leurs places à chaque heure. Une nouvelle superviseuse est alors nommée, qui ne comprend pas cette stratégie. Elle considère que cet échange représente une perte de temps et demande à chacune des opératrices de rester à son poste. Elle leur enlève ainsi la marge de manoeuvre qui leur permettait de diminuer un des facteurs de risque. La tension monte entre la jeune superviseuse et ces travailleuses, qui ont plusieurs années d'expérience. Le contexte psychosocial se détériore et le stress vécu par les opératrices se traduit par une augmentation du tonus musculaire, qui s'ajoute à la sollicitation musculo-squelettique liée à l'activité physique.

Un matin où les cuisses sont plus froides et plus difficiles à plier, le poignet droit de notre opératrice enfle. On diagnostique un syndrome du canal carpien et elle cesse de travailler pendant plusieurs semaines. Quand elle revient, le médecin du travail recommande une rotation entre les postes de la mise en barquettes, de la pesée sur balance et de la palettisation. Mais cette rotation se heurte à des obstacles. Les travailleuses à la pesée ont une rémunération légèrement plus élevée et le directeur ne veut pas égaliser les salaires par le haut. Quant au poste de palettisation, les travailleuses, plus petites que les hommes qui y sont assignés, se sentent incapables de placer les boîtes au niveau des cinquième et sixième étages des palettes. Mais la hauteur de celles-ci est fonction des dimensions des camions et il n'est pas question de perdre de l'espace en préparant des palettes moins hautes.

Privée de marges de manoeuvre, l'opératrice finit par quitter son emploi. A la fin de l'année, le directeur de l'usine constate une augmentation des TMS dans le département où le CHSCT s'était le plus impliqué et où il avait investi en prévention. De plus, il note une baisse de la qualité de la production, une augmentation des plaintes et un roulement du personnel sur ces postes. Il n'arrive pas à s'expliquer les raisons de cette situation et on constate une démobilisation face à la prévention.

Dans cette histoire, le département du marketing a apporté des changements importants aux postes de travail sans que l'on s'inquiète de la création possible de nouvelles situations à risque. Les acteurs de prévention ou les travailleuses n'ont pas été consultés sur les conséquences de tels changements. De fait, l'évolution actuelle des entreprises va dans le sens d'un renouvellement continuel de la proposition de produits et de services, sans que la réflexion en matière de prévention suive ce renouvellement.

Juste-à-temps

Les besoins des clientèles évoluent rapidement et se diversifient. La concurrence mondiale est de plus en plus forte. Les nouvelles organisations du travail visent à acquérir de la souplesse et de l'efficacité dans la production. On cherche à gagner du temps, de l'espace, à diminuer les coûts. Cela se traduit souvent par une organisation en "juste-à-temps", où un produit n'est fabriqué qu'au moment où le client le commande, tout en assurant un faible délai de livraison. L'offre d'un large éventail de produits toujours en renouvellement entraîne des changements continuels à différents niveaux: la matière première, les ajustements des machines, les séquences d'opérations, etc. Cette situation a pour conséquence une adaptation perpétuelle de la main-d'oeuvre à cette variabilité. On place continuellement les travailleurs en situation d'apprentissage.

Situations "goulots"

L'organisation du travail en équipes, en modules ou en cellules est également typique de ces nouvelles organisations du travail. Un ensemble de postes est alors occupé par plusieurs personnes. Si cette polyvalence a pu apporter une plus grande variété dans les opérations des travailleurs, avec un réel enrichissement des tâches, elle peut aussi avoir des consé­quences négatives sur la santé. En effet, chaque personne ne régule plus son travail uniquement en fonction de ses propres caractéristiques mais aussi en fonction de celles des autres. Les postes de travail ne peuvent plus être ajustés pour une personne, puisque plusieurs les occupent. La personne la plus rapide peut aussi imposer son rythme à l'ensemble du groupe, laissant peu de place aux régulations personnelles en fonction de la fatigue, de l'âge ou de l'inexpérience. On constate alors la création de situations "goulots", où les opérateurs se trouvent davantage exposés à certains facteurs de risque: micropauses inexistantes, cadence et maintien statique des postures augmentés. Tout cela peut également engendrer de la discorde et un état de tension grave entre les travailleurs.

Si tous ces facteurs de risque ne sont pas bien identifiés, s'il y a sous-estimation de la complexité du travail et des marges de manoeuvre nécessaires pour adapter les modes opératoires, il est inévitable que la santé des travailleurs absorbe les lacunes de l'organisation et que l'on assiste à une augmentation des TMS.


Nicole Vézina, professeure d'ergonomie et membre du Centre de recherche interdisciplinaire sur la biologie, la santé et l'environnement (Cinbiose) à l'université du Québec (Montréal).
Santé & Travail n° 062 - avril 2008
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