DVD: enseignements secondaires?
Igor Martinache
Alternatives Economiques n° 290 - avril 2010
Trop rapidement classés comme mineurs, certains phénomènes ou formes d'expression se révèlent pourtant cruciaux pour comprendre le monde. La preuve en trois exemples.
Une série de films récemment rééditée du grand anthropologue Jean Rouch rappelle combien l'oralité est importante dans la rencontre de l'autre. Ils montrent ses rencontres avec différents peuples du Niger et du Mali. Notamment les Dogons de la falaise de Bandiagara sur les pas de Marcel Griaule et Germaine Dieterlin. Ces films sont autant de perles - trop - rares qui illustrent à quel point l'étranger, loin de constituer un danger, est d'abord source d'enrichissement (humain s'entend…). Utile rappel par les temps qui courent.
Le regard (trop) éloigné
Mais si les humains sont porteurs de richesses insoupçonnées, ils sont aussi capables du pire. Tchernobyl, Bhopal, Seveso, Erika, ces noms sont familiers, mais les désastres écologiques et humains auxquels ils renvoient beaucoup moins. Le documentaire que leur consacrent Virginie Linhart et Alice Le Roy est donc loin d'être superflu, malgré un choix d'intervenants parfois contestable. Revenant en détail sur ces épisodes et sur d'autres moins connus - le smog londonien de 1952, le pesticide DDT, le mercure de Minamata ou la déforestation -, elles rappellent que ceux-ci résultent de décisions économiques et politiques, et non de la fatalité. Pire encore: le déni qui leur est opposé pendant de longues années après leur découverte. Car celui-ci retarde d'autant les réglementations nécessaires pour juguler ces externalités négatives du "progrès" - nom souvent donné à la course au profit. Si les auteures remarquent que ces désastres majeurs ont permis l'essor des mouvements écologistes, force est de constater que la pédagogie des catastrophes s'avère cependant bien laborieuse. Ce n'est pas l'issue du récent Sommet de Copenhague qui le démentira.
Noirs dessins
Cette difficulté à saisir la gravité de certains désastres tient sans doute aussi à l'inadaptation des médias traditionnels. Or, c'est peut-être la bande dessinée, un genre souvent considéré comme futile, qui pourrait permettre de surmonter l'écueil, comme le montre le film que lui a consacré Arte. Joe Sacco, Marjane Satrapi, Keiji Nakazawa ou Patrick Chapatte sont quelques-uns des représentants de ce genre hybride qu'est le BD-journalisme. Tous ont choisi de passer par le dessin pour redonner un peu de chair à certaines - dures - réalités. Des "événements" que les dépêches d'agence réduisent le plus souvent à quelques lignes ou chiffres laconiques. Une même question anime ces reporters d'un genre particulier: comment vit-on en temps de guerre ou sous un régime autoritaire? Mieux que les objectifs des caméras, leurs coups de crayon parviennent ainsi à transmettre l'émotion qu'ils ont eux-mêmes éprouvée dans ces contextes critiques. Et rappellent que tout point de vue est nécessairement subjectif. Leur travail ne manque pas pour autant de rigueur, et leur recherche d'immersion n'a rien à envier à celle des journalistes plus classiques. Nul mieux qu'Art Spiegelman ne montre aussi bien la force de transmission de la bande dessinée. Que ce soit dans son célèbre Maus, où il représente la Shoah à travers le regard de son père déporté, ou dans A l'ombre des tours silencieuses relatant sa propre expérience des attentats du 11 septembre 2001, il communique à la fois émotions et réflexions, là où l'imagination seule reste le plus souvent impuissante.
Jean Rouch, une aventure africaine
4 DVD, éd. Montparnasse, 55 euros.
Ces catastrophes qui changèrent le monde
éd. Montparnasse, 20 euros.
La BD s'en va en guerre
Art Spiegelman. Traits de mémoire
Arte éditions, 20 euros chacun.
Igor Martinache
Alternatives Economiques n° 290 - avril 2010
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