Et la nuit est tombée. De la révolution victorieuse aux prisons cubaines par Hubert Matos
Les Belles Lettres , (640 p., 21 euros).
Yves Hardy
Alternatives Internationales n° 031 - juin 2006
Un récit bouleversant. Celui d'un proche compagnon d'armes de Fidel Castro, Huber Matos, qui, au lendemain du triomphe de la révolution, est jeté dans les geôles du nouveau régime, où il y croupit deux décennies durant. La première partie de ce livre conte les batailles menées à la fin des années 50, dans l'Oriente depuis le bastion de la Sierra Maestra. Le professeur de Manzanillo, à l'est de l'île, qui impose ses qualités de stratège militaire et de combattant courageux, gravit les échelons de l'armée rebelle jusqu'au grade de commandant, à l'égal de Che Guevara ou de Camilo Cienfuegos. Le 1er janvier 1959, alors que le détenteur du pouvoir, Fulgencio Batista, s'enfuit du pays, Fidel, qui entame sa marche triomphale vers La Havane, glisse au compañero Huber: "Si je suis victime d'un attentat, mon frère Raul et toi, vous vous chargerez de diriger la révolution." Nommé gouverneur militaire de la région de Camagüey, le lutteur humaniste, qui a embrassé la cause castriste pour obtenir le rétablissement de la démocratie, s'inquiète des crispations autoritaires, des premières purges et de l'infiltration croissante de militants communistes dans l'entourage de Raul Castro et du Che. Redoutant l'avènement d'une nouvelle dictature, marxiste cette fois, il abandonne toutes ses fonctions en octobre 1959. Commence alors une sordide descente aux enfers. Dès le lendemain de sa démission, les radios se déchaînent contre lui, ravalant l'ex-commandant prestigieux au rang de "vermine". Un autre chef rebelle, très populaire, Camilo Cienfuegos, qui partageait les mêmes préoccupations, disparaît bientôt mystérieusement. A l'occasion de meetings, le leader maximo excite les foules contre "un traître et conspirateur qui a cherché à saboter la révolution". Lors de son procès en forme de mascarade, Fidel fait encore office de procureur: "Huber Matos n'est qu'un calomniateur qui donne une étiquette marxiste à la révolution, alors qu'elle est aussi cubaine que le sont les palmiers." Le verdict est sans appel: vingt années de détention.
Les pages relatant son long calvaire de prisonnier forment la seconde partie de l'ouvrage. Intrusion dans le monde d'horreurs d'un régime carcéral impitoyable. Humiliations, privations de visites familiales durant plus de sept ans, simulacres d'exécution pour casser ce plantado, cette forte tête, rien n'y fait. "J'ai survécu, résume-t-il, à la torture, aux passages à tabac, à vingt années de harcèlements et de barbarie. J'ai survécu sans renoncer à mes idéaux." Les plaidoyers d'Amnesty International, de la Commission des droits de l'homme des Nations unies, du pape Jean Paul II, lui évitent, selon ses dires, d'être "suicidé" en cellule. Au terme de sa peine "totalement injuste", le rebelle inflexible est expulsé au Costa-Rica, puis s'installe à Miami, "sans jamais devenir l'instrument d'un pouvoir étranger". Le témoignage de ce résistant, aujourd'hui âgé de 88 ans, offre peu d'analyses politiques. Mais sa sobriété, l'alignement de faits bruts, constituent un implacable réquisitoire contre les dérives castristes et celles de cette révolution au long cours qui a "dévoré" ses enfants, avant de réduire au silence ou à l'exil tous ses opposants.
Les Belles Lettres , (640 p., 21 euros).
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