Europe une passion génocidaire. Essai d'histoire culturelle Par Georges Bensoussan
Le Seuil (456 p., 25 euros).
Mille et Une Nuits (463 p., 20 euros).
François Guilbert
Alternatives Internationales n° 031 - juin 2006
A la suite de "Purifier et détruire: usages politiques des massacres et génocide"(par Jacques Sémelin, directeur de recherches au Ceri), les éditions du Seuil publient une nouvelle contribution majeure sur les crimes de masse au XXe siècle, cette fois sous la plume de Mark Osiel, professeur de droit à l'université d'Iowa. Une étude savante, détaillée et qui ne manque pas d'engagement personnel.
Introduites par le magistrat et défenseur des droits de l'homme Antoine Garapon, les recherches de l'enseignant américain sur ce qu'il qualifie de massacres "administratifs" évitent d'aborder l'histoire, la mémoire et la justice comme autant de sujets séparés. Héritier d'Emile Durkheim, Mark Osiel défend le caractère indispensable des procès des criminels de guerre et des génocidaires pour permettre aux membres d'une société martyrisée de pouvoir revivre ensemble. Pessimiste pour les uns, lucide pour les autres, l'homme de conviction n'hésite pas à écrire à la première personne pour exprimer ses doutes sur une justice "reconstructive" souvent bancale. De Buenos Aires à Pretoria en passant par Kigali ou Phnom Penh, les institutions mises en place pour la reconstruction et la réconciliation offrent certes une opportunité pour les victimes de se (ré)approprier leur passé, de désigner à la face du monde et de leurs concitoyens les coupables et l'ampleur de leurs forfaits, mais pas toujours au prix de la condamnation des pires criminels. Les dettes à l'égard des morts s'expriment dorénavant dans le débat public; elles ne façonnent pas seulement les mémoires collectives nationales mais construisent des espaces insoupçonnés de solidarité universelle malheureusement souvent escamotés. En effet, le droit aujourd'hui reconnu à la mémoire collective ne peut se réduire à la construction d'un récit unique des crimes et des torts. La fin des conflits armés et des guerres civiles implique notamment une reconquête par tous de leur droit à la parole.
De son côté, le responsable éditorial au Mémorial de la Shoah (Paris), Georges Bensoussan, fait le détour par l'histoire des idées pour analyser les basculements génocidaires, démontant au passage l'illusion selon laquelle la culture constituerait en elle-même un rempart contre le mal radical. La formation intellectuelle des architectes de l'anéantissement européen ne s'est pas seulement nourrie des tourments du dernier quart du XIXe siècle et de l'ensauvagement de la Grande Guerre, elle puise aussi dans des sources beaucoup plus lointaines. C'est pourquoi celui qui est également l'auteur d'une Histoire de la Shoah (PUF, 1996) et d'une enquête sur la mémoire d'Auschwitz (Auschwitz en héritage? D'un bon usage de la mémoire, Mille et une nuits, 2003) revient longuement sur la philosophie des anti-Lumières (un Joseph de Maistre, par exemple), le brio de ses promoteurs et leur influence durable, encore aujourd'hui dans les rangs de l'extrême droite. Georges Bensoussan, complète avec cet ouvrage une grande oeuvre. Il propose une (re)construction de notre paysage intellectuel, établit les continuités entre les tragédies de la Seconde Guerre mondiale et l'histoire des idées depuis trois siècles, dépeignant une période sans précédent, peut-être, mais non sans racines.
Le Seuil (456 p., 25 euros).
Mille et Une Nuits (463 p., 20 euros).
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