Hôpital : le casse-tête des plannings


Corinne Duhamel
Santé & Travail n° 061 - janvier 2008
couverture
Horaires décalés : salariés à contretemps
— janvier 2008 —

L'élaboration des plannings horaires dans les hôpitaux est loin d'être aisée. Entre le manque d'effectifs et les nécessités du service, les cadres chargés de cette mission tentent malgré tout de préserver des marges de manoeuvre pour le personnel.

Travailler le week-end, les jours fériés, parfois de nuit… Dans la plupart des services hospitaliers, la nécessité d'un fonctionnement en continu impose aux personnels soignants des contraintes en termes d'horaires de travail. Encore faut-il pouvoir les mettre en oeuvre. A ce titre, les difficultés rencontrées depuis une dizaine d'années par les établissements pour recruter des soignants et les fidéliser représentent un souci majeur pour les cadres hospitaliers chargés d'élaborer les plannings. D'autant plus que l'un des axes de "fidélisation" des personnels réside justement dans la possibilité qui doit leur être donnée de choisir leurs horaires. Comment, en effet, bâtir des plannings permettant de pallier les inévitables aléas (congés maladie, maternité ou enfant malade), lorsque les effectifs sont tendus à l'extrême?

"D'une façon récurrente, les cadres mettent leurs difficultés sur le compte du "manque de monde", ce qui est une réalité admise par l'institution. Partout ou presque, il faut jongler avec les ressources humaines que l'on n'a pas toujours, tout en tenant compte des contraintes réglementaires sur la durée du travail. C'est un casse-tête permanent", résume Denis Planchet, cadre supérieur de santé et membre CFDT du CHSCT central de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Selon la direction du personnel de l'AP-HP, le nombre de postes vacants d'infirmiers serait de 600 fin 2006, sur un effectif de 16 700 infirmiers. Pour Denis Planchet, faire valoir des droits à repos réglementaires dans un cycle de travail est "quelque chose de compliqué à réaliser, mais on y arrive toujours". "Ce qui est plus complexe à gérer, c'est l'aspect relationnel, conflictuel éventuellement, cela prend plus de temps", assure-t-il d'expérience.

Petits arrangements entre collègues

Tout dépend aussi des contraintes d'organisation de l'unité de soins. Nathalie, cadre de santé d'un grand hôpital parisien, fait depuis trois ans le planning d'une unité de soins en médecine. Composée d'un plateau technique et de consultations, cette unité tourne en discontinu avec des horaires calqués sur ceux d'ouverture au public (8 heures-19 heures). Aides-soignantes et infirmières ont des repos hebdomadaires fixes et ne travaillent ni le week-end ni les jours fériés. "Nos plannings sont élaborés suffisamment longtemps à l'avance", affirme Nathalie. Et pour les changements de dernière minute? "Cela arrive, bien sûr. Mais les agents s'arrangent entre eux et quand des changements sont demandés, généralement une solution de rechange est proposée." C'est ce qu'on appelle en jargon hospitalier "l'autogestion des plannings".

"Il existe une foule de petits mécanismes qui se mettent en place dans le relationnel au sein de l'équipe en termes d'échange de jours de repos, avec des renvois d'ascenseur. Le cadre va laisser la plus grande autonomie possible et rechercher la meilleure entente entre les agents pour que les difficultés se résolvent sans son intervention", expose Denis Planchet. Le rôle du cadre se borne à "être le garant d'une certaine forme d'équité" entre les agents. Mais l'édifice est fragile. "Ce qui est possible dans une équipe à un moment donné peut très bien être détruit plus tard et on doit alors revenir à quelque chose de plus rigide", note Denis Planchet. Le fait de disposer d'effectifs suffisants est une des conditions essentielles d'une autogestion réussie des plannings. Or c'est de moins en moins le cas dans les services…

"Dans la nuit de dimanche à lundi, il y avait deux aides-soignantes au lieu de six en temps normal! D'où un gros ras-le-bol, tempête Llona, aide-soignante dans une maternité parisienne de l'AP-HP. Les collègues en ont assez et disent qu'elles veulent changer de service. On est tout le temps en sous-effectif. Du coup, il y a beaucoup d'arrêts de travail de courte durée. Certaines collègues sont en situation de dépression due au travail. La charge de travail est importante et le nouveau chef de service a décidé d'augmenter encore l'activité, sans s'inquiéter de savoir si le personnel paramédical pourra suivre." Travaillant de nuit avec des horaires fixes sur 10 heures (21 heures-7 heures), Llona déplore également les changements d'horaires incessants de ses collègues de jour: "Il leur arrive fréquemment de devoir changer leurs horaires, de partir le soir tard pour revenir le lendemain matin tôt."

Risques de démission

Dans certains cas, la polyvalence peut représenter une solution. "En cas de congés maladie inopinés, explique Nathalie, on pallie l'absence en demandant à une aide-soignante à l'accueil de passer sur le plateau technique." Au sein de son unité, les soignants sont capables de passer de l'accueil des consultations à la décontamination des instruments du plateau technique. "C'est indiqué sur la fiche de poste. Les nouveaux arrivants sont formés aussi bien à la décontamination qu'à l'accueil", précise Nathalie. Une polyvalence à ne pas confondre avec le "glissement des tâches". Il arrive ainsi fréquemment aux aides-soignantes de pratiquer des soins prescrits par le médecin, actes qui devraient être normalement réalisés par une infirmière.

Au moment où les établissements hospitaliers passent d'une division en services, eux-mêmes constitués d'unités de soins, à un regroupement des services en "pôles" beaucoup plus vastes, la question des horaires est à nouveau posée. "Ce qui se profile, indique Denis Planchet, c'est que les plannings par unité de soins seront maintenus. Mais il pourra y avoir mise en commun de ces différents micro-plannings pour voir si certaines unités ont de la marge et si d'autres sont en difficulté. Il risque donc d'y avoir des échanges au sein du pôle." Avec quelles consé­quences sur le bien-être des soignants au travail?

"Si vous êtes cadre gestionnaire d'un établissement, la flexibilité des affectations et des horaires au sein d'une grande équipe peut répondre à vos besoins immédiats, observe Madeleine Estryn-Behar, ergonome et médecin du travail à l'Hôtel-Dieu de Paris. Mais si finalement, en réfléchissant, vous constatez que cela peut amener les soignants à démissionner et les équipes à fonctionner la moitié du temps avec des postes vacants, alors le problème aura été démultiplié." Il apparaît néanmoins que, si les horaires de travail et les variations de planning figurent parmi les causes de la pénibilité du travail, ils ne justifient pas à eux seuls l'abandon du métier. C'est ce que démontre l'enquête européenne Presst-Next (1) sur la santé et la satisfaction des soignants au travail. Pour Madeleine Estryn-Behar, coordinatrice de l'enquête en France, l'absence de travail en équipe et le burn-out représentent les deux facteurs déterminants dans l'intention d'abandonner la profession. D'où, pour ce médecin du travail, la nécessité de faire comprendre qu'un mode d'organisation du travail insatisfaisant a un coût, et pas seulement un coût social.

(1) Pour en savoir plus sur cette étude, voir le site Internet www.presst-next.fr


Corinne Duhamel
Santé & Travail n° 061 - janvier 2008
 Notes

(1) Pour en savoir plus sur cette étude, voir le site Internet www.presst-next.fr

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