Il faudrait être fou pour travailler plus !
François Desriaux, Rédacteur en chef
Santé & Travail n° 058 - avril 2007
En pleine campagne électorale, on ne peut que regretter la quasi-absence du thème des conditions de travail dans le débat de la présidentielle. Pourtant, au-delà de la question de l'emploi en France, il en est une sur laquelle on aimerait savoir quelle sera l'impulsion donnée par le ou la futur(e) président(e) de la République: celle de la qualité de ces emplois. L'actualité, ces derniers temps, nous a donné matière à nous interroger sur le sujet. Ainsi, comment continuer à fabriquer des Airbus avec 10 000 personnes en moins? On peut craindre que le fameux plan "Power 8" ne détériore les conditions de travail des salariés restants et celles des sous-traitants de l'avionneur européen.
Un autre eXemple aurait mérité des prises de position politiques sur le travail: celui des suicides survenus ces dernières semaines chez Renault, Peugeot ou encore EDF. Dans ces entreprises, le travail génère une telle souffrance psychique pour certains salariés que la seule issue qu'ils entrevoient pour la stopper, c'est d'en finir avec la vie. Comment ne pas voir qu'à travers ces événements dramatiques, ce ne sont pas des hommes et des femmes qui perdent la tête, mais le travail qui devient insensé? Entre la surcharge de travail, l'absence de dialogue et de débat sur l'activité, les réorganisations permanentes et la peur de ne pas être à la hauteur entretenue par les évaluations individuelles, ces emplois ne favorisent guère l'épanouissement personnel et le plaisir de se lever chaque matin pour participer à une oeuvre collective.
Difficile de repérer les remèdes à cette dégradation du travail dans les programmes ou les professions de foi des principaux candidats à la magistrature suprême. Toutefois, on peut redouter que certaines options libérales n'aggravent encore les choses. Ainsi, la proposition de "travailler plus pour gagner plus" est autant démagogique qu'inconséquente.
Démagogique, car, par eXemple, elle feint d'ignorer les femmes de plus en plus nombreuses qui ont un temps partiel imposé. Et des horaires tellement biscornus qu'elles ne peuvent même pas cumuler deux petits boulots! Beaucoup d'entre elles rêvent effectivement de pouvoir travailler davantage, simplement pour joindre les deux bouts. Inconséquente, car comment peut-on demander de travailler plus à ceux qui se tuent déjà à la tâche du fait de l'intensification du travail? Certains responsables politiques oublient que la productivité horaire de la France est l'une des plus élevées des pays de l'OCDE. Si l'on demande aux salariés de travailler plus longtemps avec ce niveau d'engagement, on peut craindre que beaucoup d'entre eux ne tiennent pas jusqu'à l'âge de la retraite, que les invalidités et les inaptitudes vont encore augmenter, détériorant ainsi les déficits sociaux.
Les solutions aux maux français ne sont certainement pas dans le "travailler plus", mais davantage dans le "travailler mieux". Il est dommage que les politiques n'osent pas s'aventurer sur ce terrain-là.
François Desriaux, Rédacteur en chef
Santé & Travail n° 058 - avril 2007
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