Insécurité de l'emploi, la santé en danger
Valentine Hélardot, Sociologue et chercheuse au laboratoire LISST-Cers (université de Toulouse 2-Le Mirail).
Santé & Travail n° 058 - avril 2007
Qu'ils soient en CDD, intérimaires ou sous-traitants, les salariés en situation précaire cumulent les handicaps: exposés à de mauvaises conditions de vie et de travail, ils ont également moins de marges de manoeuvre pour préserver leur santé.
Depuis un quart de siècle, le monde du travail connaît de profondes mutations, liées aux évolutions du capitalisme contemporain et à l'effritement du modèle salarial dans les sociétés postindustrielles. Ces mutations se caractérisent par une précarisation du travail, avec de multiples effets sur la santé des salariés. Quatre grands axes de transformation, distincts mais interdépendants, peuvent être identifiés.
Atomisation du salariat
Dans le registre de l'emploi tout d'abord, la croissance très forte des contrats non durables (CDD, intérim, emplois aidés) et le développement du travail à temps partiel ou des temps de travail flexibles et irréguliers fragilisent l'intégration professionnelle des salariés et participent à une plus grande insécurité de l'emploi.
Simultanément, de nouvelles divisions du travail se développent entre les entreprises. L'intérim, la sous-traitance et toutes les formes d'externalisation du travail rompent avec le modèle classique de la relation duale salarié-employeur, provoquant une atomisation du salariat. Les collectifs de travail sont éclatés entre salariés permanents et temporaires, salariés du "noyau dur" et salariés "extérieurs"… La dimension collective du travail tend à se diluer.
Troisièmement, sur le plan du travail et de ses conditions, on assiste depuis le début des années 1980 à un mouvement massif d'intensification du travail, démontré par plusieurs grandes enquêtes françaises et européennes. Cette augmentation des pénibilités du travail résulte principalement d'un resserrement drastique des contraintes de temps, observé dans tous les secteurs d'activité.
Enfin, ces dernières années, de nouveaux modes de management ont vu le jour dans les entreprises, concomitamment aux changements d'organisation du travail. Un "néomanagement" qui contribue à individualiser les rapports au travail et exerce une pression plus forte sur les salariés, en tentant de les mobiliser "corps et âme", en faisant appel à leur engagement personnel et à leur loyauté.
Ces quatre grandes dynamiques ont des répercussions non seulement sur la santé des salariés, mais aussi sur la façon dont ils la mettent en jeu en travaillant. La précarisation de l'emploi et les nouvelles divisions du travail en offrent un bon exemple.
Des conditions de vie dégradées
Pour les salariés concernés, la précarisation de l'emploi se traduit d'abord par une dégradation des conditions de vie. Parcours professionnels discontinus, via notamment l'alternance de périodes d'emploi et de chômage, flexibilité des temps de travail… la situation des "salariés de la précarité" se caractérise par une insuffisance et/ou une irrégularité des revenus. Cette fragilité économique rend plus difficiles l'entretien et la préservation de la santé au quotidien: restriction des budgets alimentaires ou de loisirs, renoncement à des soins médicaux… En ce sens, les transformations récentes de la condition salariale reposent avec acuité la question des inégalités sociales de santé. Et l'on n'a sans doute pas encore pris la mesure des conséquences potentielles, en termes de santé publique, de la mise en "invalidité sociale" d'une part croissante de la population.
Mais le niveau de vie n'est pas seul en cause. Sur le plan de la santé mentale et "morale", il faut mentionner les effets pathogènes propres à l'inquiétude et à l'angoisse face à l'avenir éprouvées par toute personne faisant l'expérience de la disqualification sociale. Sans oublier le sentiment d'injustice, de dévalorisation et de perte de maîtrise de son existence. Cet aspect est d'autant plus crucial que des études épidémiologiques ont mis en avant l'importance de la part de subjectivité dans la construction de la santé. Elles ont ainsi démontré le rôle décisif de l'estime de soi dans la mortalité. D'autre part, on sait que les situations de précarité sociale peuvent donner lieu à des comportements alimentaires "à risque" et à des consommations addictives de tabac, d'alcool et d'autres psychotropes dont on connaît les effets délétères.
Surexposition aux risques
Bien entendu, la précarisation de l'emploi et les nouvelles divisions du travail ont aussi un impact sur les conditions de travail. Sur leur lieu de travail, les salariés en contrat précaire (non durable) et les salariés employés en sous-traitance (même en CDI) partagent ainsi une spécificité: celle d'être plus exposés aux risques professionnels que les salariés permanents ou ceux du "noyau dur" des entreprises. Car l'externalisation du travail se double en général d'une externalisation des risques et des atteintes. Plusieurs recherches françaises et européennes, ainsi que des témoignages de médecins du travail, montrent en effet que les travailleurs sous-traitants ou temporaires sont plus que les autres exposés aux pénibilités du travail (postures, charges, répétitivité, intensivité des rythmes…) et aux nuisances professionnelles (bruit, toxiques…). L'exemple du secteur nucléaire est à ce titre l'un des plus manifestes: entre 1978 et 1990, la part de rayonnements ionisants cancérigènes absorbée par les travailleurs "extérieurs" des centrales nucléaires (emplois non durables et salariés d'entreprises sous-traitantes) est passée de 60% à 82%. Et les doses de rayonnements annuelles par personne sont 3 à 4 fois plus fortes pour ces salariés que pour les agents EDF.
Il est important de souligner ici que, du point de vue de la santé au travail, la précarité se définit moins par le type de contrat de travail du salarié (CDI ou précaire) que par la place qu'il occupe dans les nouvelles divisions du travail au sein de l'entreprise. C'est-à-dire sa situation en termes de conditions d'emploi et de travail, mais aussi au sein de l'organisation du travail. Comme en témoigne la sur-accidentabilité des travailleurs temporaires ou extérieurs. Outre le fait qu'ils sont plus exposés, ces salariés passent d'un poste à l'autre au gré des contrats, dans des sites différents, effectuant des tâches pour lesquelles ils ne sont pas toujours qualifiés et qui exigent pourtant d'être immédiatement opérationnel. Ils ne peuvent de ce fait acquérir les savoir-faire de prudence qui se forgent progressivement avec l'expérience professionnelle. Et cela d'autant plus que l'intensification du travail, en restreignant les possibilités de coopération entre les salariés, nuit à la constitution et à la transmission d'une mémoire collective des risques et des situations dangereuses.
Une réalité occultée
Précarisation de l'emploi et nouvelles divisions du travail vont également de pair avec une occultation des risques et des atteintes. Par plusieurs biais, elles contribuent à renforcer certains obstacles à la connaissance des effets pathogènes du travail. Ainsi, pour préserver leur emploi, voire leur employabilité, nombreux sont les "salariés de la précarité" qui renoncent à déclarer officiellement un accident du travail. Cette sous-déclaration est encore plus importante pour les maladies professionnelles, dont la reconnaissance nécessite un parcours long et complexe. D'autre part, le nomadisme professionnel de ces salariés nuit à leur suivi en médecine du travail. Il complique aussi la reconstitution des expositions potentiellement pathogènes auxquelles ils ont été soumis. Au fil de parcours professionnels chaotiques, celles-ci se succèdent ou se cumulent sans qu'il soit possible de les retracer de façon fiable.
Des contrats temporaires qui peuvent s'éterniser
L'insécurité de l'emploi a-t-elle augmenté? Selon une étude (1) éditée par la direction de l'Animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) en juillet 2006, la réponse à cette question oppose encore aujourd'hui les économistes. Pourtant, les salariés, eux, éprouvent un sentiment d'insécurité croissant face à l'emploi. Afin d'éclairer le débat, l'étude, sur la base de plusieurs sources statistiques, fait le point sur l'évolution du travail temporaire, en traitant plus spécifiquement des CDD. Avec un objectif: déterminer si ce contrat temporaire permet d'accéder à des formes d'emploi plus stables, comme le CDI.
Une question importante compte tenu des enjeux sociaux et de santé qui y sont liés. S'achemine-t-on vers une dualité durable du marché du travail avec, d'un côté, des salariés nantis d'une situation stable et, de l'autre, des travailleurs condamnés à la précarité toute leur vie? A ce titre, l'étude précise que la proportion de salariés ayant alterné emplois précaires et périodes de chômage trois années de suite est passée de 4% en 1982 à 10% en 2000. Une question pertinente au vu de l'évolution du marché du travail. "Entre 1985 et 2000, en France, le taux de recours à l'emploi temporaire […] a augmenté de 10 points, passant de 4,5% à 14,5%", rappelle l'étude, avant de noter que les CDD, à eux seuls, représentent aujourd'hui près de 10% des emplois.
Passage obligé. Dans la foulée, l'étude dresse plusieurs constats concernant les CDD. Tout d'abord, ces derniers sont devenus un passage quasi obligé avant d'accéder à un emploi stable, surtout pour les jeunes actifs peu qualifiés. Ils représentent également une source d'insécurité pour les salariés, car ils demeurent davantage soumis aux aléas économiques. Ainsi, le risque de se retrouver au chômage est bien plus élevé pour les salariés en CDD que pour ceux en CDI. Enfin, ils ne constituent pas forcément un handicap pour accéder à un emploi stable, sauf dans certains cas.
Selon l'étude, près des deux tiers des salariés en CDD auraient accès à un CDI dans les trois années qui suivent. En revanche, le passage par un CDD peut être plus stigmatisant pour les salariés âgés de plus de 40 ans, notamment les moins diplômés. Ces derniers rencontrent ensuite plus de difficultés pour retrouver un CDI. Par ailleurs, plus le nombre d'années passées en CDD est élevé, plus la probabilité de trouver un emploi stable diminue, quel que soit l'âge. Il y a donc bien un risque pour les salariés en contrat temporaire de demeurer dans la précarité.
(1) "Le CDD: un tremplin vers le CDI dans deux tiers des cas... mais pas pour tous", par Bérengère Junod, Document d'études n° 117, Dares.
[1] "Le CDD: un tremplin vers le CDI dans deux tiers des cas... mais pas pour tous", par Bérengère Junod, Document d'études n° 117, Dares.
Par ailleurs, la précarisation de l'emploi et du travail ravive les processus de sélection-exclusion professionnelle par la santé. A savoir l'exclusion du monde du travail des individus les plus "usés". De fait, seules les personnes les plus "solides" peuvent tenir dans les emplois précaires, en particulier dans le secteur industriel. Ce qui explique en partie la bonne santé déclarée des intérimaires et, a contrario, celle dégradée des chômeurs.
Enfin, s'ils sont plus exposés, les salariés précaires sont aussi plus démunis face à leurs conditions de travail, avec des marges d'action plus limitées. Ils sont ainsi particulièrement touchés par l'individualisation grandissante des rapports au travail et à l'emploi et par l'affaiblissement des collectifs de travail qui en découle. Ils se retrouvent plus souvent dans de petites structures, sans CHSCT ni représentation syndicale, fruits des restructurations d'entreprises. Quant aux médecins du travail, ils se déclarent souvent impuissants face à la priorité accordée - très souvent par les salariés eux-mêmes - à l'emploi plutôt qu'à la préservation de la santé.
La quadrature du cercle
En conclusion, tous ces points démontrent, si besoin est, que les répercussions des transformations du travail sur la santé ne peuvent être appréhendées sans prendre en compte la question de l'emploi. La précarisation du travail place en effet les salariés en situation d'avoir à "choisir" entre trois enjeux fondamentaux dans leur existence: la sécurité de l'emploi, leur rapport au travail et leur santé. Autrement dit, ils doivent privilégier leurs conditions de vie, leur identité professionnelle ou leur bien-être au sens large. Face à cette hiérarchisation imposée des valeurs, il faut souligner l'intérêt de réflexions émergentes menées au sein de diverses instances européennes, qui portent sur les notions de travail soutenable et de qualité du travail et de l'emploi. Si ces thématiques gagnaient une certaine visibilité sociale, l'idée qu'il ne s'agit plus de travailler "à tout prix" - et notamment au prix de sa santé - pourrait s'affirmer dans les années à venir.
Les désordres du travail. Enquête sur le nouveau productivisme, par Philippe Askenazy, Seuil, 2004.
Santé ou travail? Les expériences sociales de la précarisation du travail et de la santé, par Valentine Hélardot, Institut de sciences sociales Raymond-Ledrut, université de Toulouse 2-Le Mirail, décembre 2005.
Le salarié de la précarité. Les nouvelles formes de l'intégration professionnelle, par Serge Paugam, PUF, 2000.
Santé & Travail n° 37, octobre 2001, dossier "Sous-traitants maltraités"; n° 41, octobre 2002, dossier "Les laissés-pour-compte du travail". Albin Michel, 2000.
Valentine Hélardot, Sociologue et chercheuse au laboratoire LISST-Cers (université de Toulouse 2-Le Mirail).
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