L'effet 35 heures à relativiser ?
Jérôme Pélisse, Maître de conférences en sociologie (université de Reims Champagne Ardenne) et chercheur au laboratoire Analyse et Evaluation des professionnalisations (AEP).
Santé & Travail n° 057 - janvier 2007
On accuse souvent les 35 heures d'avoir intensifié le travail. Plusieurs études montrent pourtant que ce n'est pas automatique, ni forcément synonyme de dégradation des conditions de travail pour les salariés.
Il est courant aujourd'hui de constater un lien entre 35 heures et dégradation des conditions de travail. La réduction du temps de travail (RTT) aurait contribué à densifier le travail, en comprimant les temps et en accélérant les rythmes. Les délais auraient été raccourcis et les charges de travail augmentées, en raison notamment du peu d'embauches réalisées pour compenser la baisse de la durée du travail. Un échange entre RTT et gains de productivité - une expression qui recouvre souvent l'idée d'une intensification du travail - a d'ailleurs été explicitement prévu dans la plupart des accords de réduction du temps de travail.
Une remise en cause liée au contexte politique
Ce lien et ses conséquences - impression de faire moins bien son travail, difficultés et souffrances dans et hors du travail, problèmes de santé… - ont été soulignés dès 1997 par une étude réalisée en Haute-Normandie sur la mise en oeuvre d'accords Robien. Mais ce constat est resté inaudible pendant le processus initié par les lois Robien puis Aubry. Il a depuis été confirmé par des études statistiques et des enquêtes monographiques. Cependant, la mise en avant actuelle des effets négatifs des 35 heures sur le travail est aussi à relier au contexte politique qui voit les gouvernements, depuis 2002, remettre en cause la réduction du temps de travail.
Le passage aux 35 heures a-t-il finalement contribué aussi mécaniquement que cela à une intensification du travail? Au-delà des ambiguïtés associées à cette notion, ce lien n'est pas si univoque et ses conséquences sont peut-être en partie à relativiser.
Des différences entre catégories socioprofessionnelles
D'après une enquête statistique (1), près de 40% des salariés passés aux 35 heures dans le cadre des lois Robien ou Aubry I déclarent en 2001 avoir moins de temps pour effectuer les mêmes tâches. Mais les différences sont importantes entre catégories socioprofessionnelles. Ainsi, les professions intermédiaires et les cadres, qui déclarent plus souvent une telle intensification, sont aussi ceux qui s'en plaignent le moins. C'est que la nature des activités, les marges de manoeuvre dont disposent les salariés pour les mener à bien, les contraintes qu'ils subissent et leur intégration à des collectifs de travail influent considérablement sur la perception et le vécu de l'intensification. Lors d'entretiens avec des chercheurs, des cadres, comptables ou techniciens passés aux 35 heures ont déclaré s'en accommoder, voire s'en réjouir ouvertement.
Qui plus est, être aux 35 heures ne veut pas dire que l'on connaît forcément un travail plus intense. C'est même l'inverse que montre une récente enquête statistique (2), d'après laquelle les salariés ayant connu une RTT déclarent moins souvent que les autres subir une pression temporelle forte, n'avoir aucun soutien dans le travail ou trouver ce dernier stressant. Non pas que les 35 heures aient amélioré les choses de ce côté-là, mais ces salariés connaissaient en réalité des conditions de travail plus favorables avant la RTT que ceux qui n'y sont pas passés.
Au final, si l'intensification, et surtout une intensification mal vécue, n'a pas été un résultat inévitable des 35 heures, il est clair que la réduction du temps de travail a eu des effets sur l'intensité et la qualité du travail. Des effets rarement pris en compte au moment des négociations, laissant libre cours à des aménagements ou arrangements individuels. De ce point de vue, si une chose est sûre, c'est qu'une occasion précieuse a été ratée au moment du passage aux 35 heures pour que s'ouvre un débat social sur ces évolutions, afin d'en limiter les dégâts.
"RTT et santé: petite chronique d'un égarement collectif", par Anne Flottès, Pistes, vol. 8 n° 1, mai 2006. Article disponible sur www.pistes.uqam.ca.
"A la recherche du temps gagné. Les 35 heures entre perceptions, régulations et intégrations professionnelles", par Jérôme Pélisse, Travail et Emploi n° 90, 2002. Article disponible sur www.travail.gouv.fr/publications/Revue_Travail-et-Emploi/pdf/90_1690.pdf.
(1) "Les effets de la réduction du temps de travail sur les modes de vie: qu'en pensent les salariés un an après?", par Marc-Antoine Estrade, Dominique Méda et Renaud Orain, Premières Synthèses n° 21-1, mai 2001. Disponible sur le site du ministère de l'Emploi et de la Solidarité: www.travail.gouv.fr.
(2) "Les conditions de travail des salariés après la réduction du temps de travail", par Thomas Coutrot, Premières Synthèses n° 06-3, février 2006.
Article issu du dossier Intensification : rendre le travail soutenable
Jérôme Pélisse, Maître de conférences en sociologie (université de Reims Champagne Ardenne) et chercheur au laboratoire Analyse et Evaluation des professionnalisations (AEP).
Santé & Travail n° 057 - janvier 2007
Notes
(1) "Les effets de la réduction du temps de travail sur les modes de vie: qu'en pensent les salariés un an après?", par Marc-Antoine Estrade, Dominique Méda et Renaud Orain, Premières Synthèses n° 21-1, mai 2001. Disponible sur le site du ministère de l'Emploi et de la Solidarité: www.travail.gouv.fr.
(2) "Les conditions de travail des salariés après la réduction du temps de travail", par Thomas Coutrot, Premières Synthèses n° 06-3, février 2006.
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