L'Etat d'Israël Sous la direction d'Alain Dieckhoff
Seuil (291 p., 19 euros).
Fayard (592 p., 30 euros).
Thierry Brésillon
Alternatives Internationales n° 039 - juin 2008
Selon le principal fondateur du sionisme, Theodor Herzl (1860-1904), la création d'un Etat-nation était, pour les Juifs, le seul moyen de devenir un peuple comme les autres. Après soixante ans d'existence, l'Etat d'Israël a-t-il atteint ce but? La question traverse deux ouvrages: L'Etat d'Israël, recueil de contributions universitaires sous la direction d'Alain Dieckhoff, chercheur au Céri, et Le Nouvel Israël, d'Emmanuel Faux, correspondant d'Europe 1 à Jérusalem.
Le premier se veut exempt des passions et des biais que suscite généralement le sujet, à distance des laudateurs inconditionnels comme de ses pourfendeurs systématiques. Il tente une approche scientifique, traitant de tous les aspects (politique, économie, diplomatie, culture, etc.) d'une société dont la compréhension ne peut rester enfermée dans l'obsédante "guerre de cent ans" avec les Palestiniens. Les chapitres consacrés au conflit et aux relations avec les pays arabes sont d'ailleurs d'une justesse remarquable.
A noter, parmi l'ensemble des contributions, celle de William Berthomière sur les travailleurs étrangers. L'intégration - laborieuse - de travailleurs essentiellement asiatiques amenés pour remplacer la main-d'oeuvre palestinienne est le signe d'une double évolution plus générale: l'insertion de l'Etat hébreu dans la mondialisation et, par voie de conséquence, l'évolution des rapports entre appartenances identitaires individuelles et projet national.
Les valeurs pionnières et collectivistes des fondateurs laissent en effet la place à celles d'une génération qui aspire à vivre la mondialisation, mais également une "israélité" plurielle, tandis que les contradictions inhérentes au sionisme (Etat juif et démocratique, laïcisation et légitimité religieuse, relations avec les Palestiniens) obligent à redéfinir en permanence l'avenir d'Israël en tant qu'Etat juif.
Dans la conclusion de cet ouvrage dont on regrette qu'il ne s'ouvre pas davantage aux apports de la pensée critique israélienne, Alain Dieckhoff estime que le maintien d'une vie collective juive au sein d'un Etat demeure l'objet d'un large consensus et suffit, pour l'instant, à transcender ces tensions. Mais jusqu'à quand?
Justement, en donnant la parole à des Israéliens de tous horizons, des Juifs éthiopiens aux Bédouins du Néguev, en passant par les anciens colons de Gaza et les habitués des soupes populaires de Tel-Aviv, Emmanuel Faux montre dans son livre à quel point il existe, au sein de la société israélienne, une évolution des mentalités et une capacité à s'interroger ouvertement sur les sujets qui dérangent. Ainsi, ce chef d'entreprise, engagé dans l'action sociale, qui estime que dans "la transition des valeurs fondatrices de l'Etat vers la normalité […], on n'arrive pas encore à toucher le coeur de la question qu'est la relation à l'autre, c'est-à-dire à celui qui n'est pas juif. Que fait-on avec les Arabes et les Palestiniens? Il faut une sacrée gymnastique pour éviter cette question!"
Le sionisme, puis la mémoire officielle de la Shoah ont fait de la menace sur l'existence de l'Etat un élément central de l'identité nationale et de la singularité israélienne.
Emmanuel Faux estime en conclusion que la société israélienne a le choix entre un repli nationaliste et une introspection sur son passé et ses valeurs pour refonder un "nouvel Israël". Ce qui permettrait à cette société d'accéder enfin au destin banal d'un pays en paix avec ses voisins et avec lui-même.
Seuil (291 p., 19 euros).
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