L'insertion au service du développement durable
Denis Clerc
La lettre de l'insertion n° 140 - octobre 2007
Allier développement durable, formation, création d’emplois au Nord comme au Sud : qui n’en rêverait. Cela paraît bien utopique. Mais certains l’ont fait. L’histoire est, comme souvent, celle d’un homme et d’une rencontre. Ou même deux. L’homme, c’est Claude Chevassu, un Jurassien que rien ne prédestine à s’intéresser à l’insertion par l’économique. Dès les années 70, Claude Chevassu s’occupe de pneus, plus précisément de « réhabilitation » de pneus : un métier qui consiste à réparer les pneus abîmés, pour en prolonger l’existence. Du recyclage avant la lettre et avant qu’on ne parle de développement durable. Sa petite entreprise marche assez bien : une petite dizaine de salariés, une bonne renommée. Bref, un exemple de réussite sociale locale.
Mais il n’est pas homme à investir son énergie dans sa réussite sociale personnelle. C’est tous ensemble qu’on grandit, et la réussite des uns doit permettre aux autres de franchir l’obstacle et de grimper. La première rencontre décisive, il la fait à la fin des années 70. Il s’agit de Pierre Grosset, un autre Jurassien, qui partage les mêmes convictions et qui est, lui aussi, un homme d’action. Le chômage commence alors à frapper dur, et ses victimes sont surtout les plus fragiles : des jeunes sans formation, des sortants de prison, des hommes abîmés par la vie. Et si l’on créait une « communauté Emmaüs », se demandent nos deux lascars ? A l’époque, il n’y avait pas beaucoup d’autres structures à s’intéresser à ceux que la société laissait sur le bord du chemin, afin de leur redonner une dignité par le travail et l’entraide. Emmaüs s’occupe de récupération ? Va pour la récupération.
Ainsi naît l’Association jurassienne de lutte contre le gaspillage (ALCG), dont Claude Chevassu devient le président. Elle existe toujours et a beaucoup grossi depuis, devenant, au fil du temps, le pionnier du recyclage dans le département du Jura. Près d’un millier de personnes en parcours d’insertion sont passées par l’ALCG et beaucoup, grâce à elle, ont pu repartir dans la vie professionnelle grâce aux savoir-faire acquis.
Observer, manipuler, comprendre, agir
Certains auraient pu s’arrêter là. Pas Claude Chevassu, qui s’est lancé dans une nouvelle aventure : Calao Productions, une société coopérative d’intérêt collectif (Scic, voir encadré), installée à Dole. Ce qui l’a convaincu de franchir le pas, c’est une autre rencontre, celle d’Alain Coupat. Ancien directeur de centre d’aide par le travail (CAT), il est passionné par la formation et s’intéresse d’abord à ceux auxquels la vie n’a pas fait de cadeaux. Il est persuadé que le savoir est accessible à tous, pour peu que l’on adopte des méthodes adaptées. Il en a découvert une, appelée « Omca » parce qu’elle consiste à observer, manipuler, comprendre, agir : quelque chose comme une méthode Freinet (1) adaptée aux adultes, dans laquelle le formateur ne fait qu’accompagner la découverte réalisée alors par les « apprenants » eux-mêmes.
Justement, la Cité des sciences et de l’industrie a mis au point des outils, initialement destinés aux enfants et adolescents du Sud, afin de leur permettre d’apprendre par la manipulation de maquettes ou d’outils simples le fonctionnement du corps humain, le cycle de la végétation, etc. Le tout dans des mallettes, comprenant du matériel didactique (microscope, buste de corps humain, de bras articulé, de muscle, etc.). Alain Coupat comprend vite l’intérêt de ces mallettes didactiques, y compris dans les pays du Nord : en manipulant des maquettes, des adultes peuvent comprendre, par exemple, comment se transmettent des maladies infectieuses. Le formateur peut alors les aider à agir, à aller plus loin. Au Mali, ces mallettes ont servi à des formateurs locaux pour faire passer des informations précieuses auprès de populations peu ou pas scolarisées. Avec une méthode similaire, il devrait être possible de sensibiliser des adultes en situation de travail (prévention des maux de dos ou des problèmes d’ouïe, par exemple) ou non (sur les questions d’alimentation et nutrition, par exemple).
De son côté, l’expérience professionnelle de Claude Chevassu l’a amené à la conclusion que les métiers du pneumatique peuvent être des débouchés importants pour l’insertion professionnelle de personnes en difficulté, et que la formation à certains métiers de la filière – tri des pneus récupérables et réhabilitation de ces derniers – est défaillante, parce que, bien que très technique, elle a besoin de s’appuyer sur un savoir-faire acquis sur le terrain.
Deux domaines d’activité
Calao Productions naît en 2003 de ce double constat : il y a des formations qui ne passent pas forcément par une salle de classe, mais par l’observation et la manipulation, et ces formations peuvent déboucher sur des métiers valorisants, accessibles à des personnes sans qualification. La Scic rassemble donc deux domaines qui, a priori, semblent n’avoir aucun rapport : le tri et la réhabilitation de pneus accidentés (notamment à usage industriel), la fabrication de mallettes didactiques (2) portant sur la prévention des risques professionnels et la santé, ainsi que la formation (par la démarche Omca) d’intervenants pour maîtriser l’un ou l’autre de ces deux domaines. La Scic n’a pas souhaité demander l’agrément « entreprise d’insertion », mais, comme une structure d’insertion, elle embauche des personnes en difficulté sur le marché du travail, dans le but de leur faire acquérir des savoir-faire et de leur permettre de trouver ensuite un emploi dans d’autres entreprises de la région.
La démarche intéresse bougrement les professionnels du pneu, et notamment Aliapur, un organisme chargé du recyclage des pneus usagés : très vite, un accord est trouvé pour former des professionnels du tri, avec délivrance d’un certificat de qualification professionnelle d’« opérateur-trieur ». Un atelier de vulcanisation-réparation est mis en place, composé principalement de salariés en recherche d’emploi, tandis que, côté formation, la Scic accueille des futurs salariés d’entreprises du pneu en formation, avec l’appui technique de l’atelier. L’avenir professionnel de ces personnes est assuré, puisque la filière manque cruellement d’opérateurs qualifiés.
Par ailleurs, un réseau d’entreprises implantées localement (Solvay Electrolyse, Fromageries Bel, Idéal standard, Ponticelli frères, Groupe S3i, Védior bis) expérimente l’utilisation de mallettes destinées à sensibiliser les salariés sur la prévention des troubles physiques au travail, mises au point avec le soutien de la Communauté de communes le Jura Dolois et l’aide d’Oséo (ex-Anvae, l’agence publique pour la valorisation de la recherche). La Scic, quant à elle, assure la formation des salariés chargés de la sensibilisation et de l’animation à partir des mallettes.
Mais le caractère le plus novateur de la démarche (et peut-être le plus prometteur) concerne les projets en direction de plusieurs pays africains (3) pour la réparation de pneus abîmés. Trop souvent, dans ces pays, le camion ou le tracteur restent en panne parce que personne ne sait réparer la coupure provoquée par les trous dans la chaussée en mauvais état. Il existe donc un besoin fort qui peut se traduire en outre par des créations d’emplois. Mais encore faut-il que ces ateliers travaillent de façon professionnelle, de sorte que les pneus présentent toutes les garanties de qualité nécessaires, comme c’est le cas en France. En outre, le risque existe que ces activités de recyclage, à la fois vitales et rentables dans le domaine du pneu, tombent sous la coupe de mafias locales contrôlant par exemple l’importation de pneus.
La Scic travaille donc avec ses partenaires locaux pour obtenir les garanties nécessaires, et faire en sorte que l’activité productive puisse s’effectuer dans les meilleures conditions, au bénéfice des populations locales. Calao Productions s’occupera du transfert de compétences, de la formation des professionnels locaux et du suivi qualité. Certes, il s’agira alors de pneus, mais cette relation Nord-Sud, si l’on y réfléchit bien, sera en fait un retour de l’expérience des mallettes, qui a montré que les acteurs de terrain peuvent s’approprier une démarche de formation et accéder ainsi à des connaissances importantes pour eux.
Comme quoi la coopération peut fonctionner dans les deux sens : ce sont les gens du Sud qui ont permis à ceux du Nord de faire naître Calao Productions, et ce sont demain ces derniers qui leur rendront la pareille, au bénéfice mutuel des deux parties. Une belle aventure, non ?
(1) Méthode pédagogique « active » consistant à faire réaliser quelque chose pour permettre d’apprendre.
(2) En fait, les mallettes sont regroupées sur un diable portant le nom de « Diable de la découverte ».
(3) Avec le soutien d’Oïkocrédit (une organisation non gouvernementale pratiquant le microcrédit) et d’Emmaüs international. Les pays concernés sont le Togo, le Burkina-Faso, la Mauritanie, le Mali, le Sénégal et Madagascar, avec, à chaque fois, des partenaires ou des interlocuteurs locaux. L’un des problèmes les plus épineux à résoudre est celui de l’importation (en franchise de droits) de pneus usagés afin de les valoriser localement.
Denis Clerc
La lettre de l'insertion n° 140 - octobre 2007
Notes
(1) Méthode pédagogique « active » consistant à faire réaliser quelque chose pour permettre d’apprendre.
(2) En fait, les mallettes sont regroupées sur un diable portant le nom de « Diable de la découverte ».
(3) Avec le soutien d’Oïkocrédit (une organisation non gouvernementale pratiquant le microcrédit) et d’Emmaüs international. Les pays concernés sont le Togo, le Burkina-Faso, la Mauritanie, le Mali, le Sénégal et Madagascar, avec, à chaque fois, des partenaires ou des interlocuteurs locaux. L’un des problèmes les plus épineux à résoudre est celui de l’importation (en franchise de droits) de pneus usagés afin de les valoriser localement.
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