L'islamisme est-il soluble dans la démocratie ?
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 031 - juin 2006
Au pouvoir (Turquie, Palestine) ou à ses portes (Maroc), l'islam politique s'impose aujourd'hui par les urnes. Et le pragmatisme l'emporte sur l'idéologie. Divisés, flous sur leurs objectifs, les partis religieux progressent malgré l'absence de programme économique et social. Parce qu'ils sont sans rivaux.
La voie des urnes s'est entrouverte. Des islamistes s'y sont engouffrés. Et ont été élus à la loyale. Ils sont au pouvoir en Turquie, en Palestine et en Irak. Leurs députés siègent dans les Parlements du Maroc, de Jordanie, d'Egypte, du Koweït, du Yémen, du Liban, d'Algérie… (cf. infographie p. 30). Des succès qui inquiètent leurs adversaires politiques dans les pays concernés, mais aussi en Occident. Le spectre des régimes iranien et soudanais, le souvenir des talibans afghans surgissent comme des repoussoirs. Une comparaison peu fondée en principe, puisque ces trois pouvoirs-là sont nés de la révolution ou des armes. Et non des urnes. Qui plus est, certains partis islamistes élus, à l'instar de l'AKP turc, ne se définissent plus comme religieux, mais comme de simples partis conservateurs. D'autres ont biffé toute référence à l'islam dans leur intitulé, invoquant qui la justice, qui la paix, qui la prospérité… Purs gestes tactiques, rétorquent les sceptique: qu'ils l'affichent ou pas, ces partis sont bien issus d'un même courant politique, dont l'objectif est d'instaurer un Etat islamique et de faire régner la charia. Pourquoi renonceraient-ils à ce but maintenant qu'ils sont au pouvoir ou qu'ils s'en approchent? Ne vont-ils pas modifier les règles du jeu institutionnel pour refermer la voie des urnes derrière eux? Ces prétendus convertis à la démocratie ne cachent-ils pas leurs projets de toujours sous un vernis opportuniste?
Il va falloir s'y faire: personne ne peut répondre définitivement à ces questions. Y compris les islamistes eux-mêmes, divisés et dont les projets sont moins clairs que leurs proclamations tranchantes pourraient le laisser penser. Car en terre d'islam comme partout ailleurs, la politique est un arbitrage permanent entre idées, réalités, intérêts collectifs… et ambitions personnelles. Les refus dogmatiques d'hier peuvent céder la place à bien des accommodements pour peu que l'environnement change. Et il change. Longtemps, les pouvoirs autoritaires, dans le monde arabe surtout, se sont opposés avec toute la puissance de leur appareil répressif à la prise de pouvoir par les islamistes. Quittes à se livrer eux-mêmes à la surenchère religieuse, en réislamisant le droit de la famille par exemple, pour leur couper l'herbe sous le pied.
Aujourd'hui pourtant, il est de plus en plus difficile pour ces régimes discrédités de résister totalement au vent démocratique qui continue de souffler sur le monde, fût-ce par faibles à-coups, de Kiev à Freetown en passant par Beyrouth. Ils sont contraints d'organiser des élections. En traînant des pieds, en pipant les dés, en finançant des oppositions factices, en brandissant devant l'Occident le danger islamiste de l'après-11 septembre. Sans doute… Mais des élections tout de même. Et les islamistes, qui dans le passé rejetaient volontiers la démocratie comme un concept étranger au monde musulman imposé par la colonisation, saisissent l'occasion.
Une partie d'entre eux se sont mués en défenseurs des procédures, sinon des valeurs, démocratiques. Et s'il leur faut pour justifier ce virage oindre cette démocratie, autrefois honnie, d'une caution islamique en la couvrant du concept de choura (consultation) puisé dans la tradition religieuse (1), qu'à cela ne tienne! Le jeu en vaut la chandelle. Les islamistes sont des acteurs politiques comme les autres: en cas de besoin, ils trouvent un habillage rhétorique pour justifier leurs calculs d'intérêts. Des intérêts qui correspondent aux mutations sociologiques dans le monde musulman (lire interview p. 33) et notamment à la relève des générations. Car la vieille garde des partis islamistes est aujourd'hui bousculée par de jeunes cadres las de patienter aux portes du pouvoir, politique ou économique. Et prêts à des concessions aux idées en vogue pour les forcer. C'est aussi parce qu'ils sont des hommes politiques ordinaires que les islamistes, installés aux sommets de l'Etat, peuvent bien sûr être tentés d'abuser du pouvoir et de changer les règles du jeu démocratique si aucun contrepoids ne limite leurs projets. Ces contre-pouvoirs devraient d'abord être institutionnels: cour suprême, décentralisation… Hors l'éventuelle présence d'un monarque (Maroc, Jordanie), ils sont rares dans beaucoup de pays musulmans où les régimes autoritaires n'ont laissé aucune autorité indépendante brider leur liberté d'action.
En pratique, c'est l'armée qui s'est parfois dressée face aux islamistes portés par les urnes. Ainsi, en 1997, les généraux turcs ont contraint à la démission le Premier ministre islamiste de l'époque, Necmettin Erbakan qui, à leurs yeux, menaçait les principes laïcs de la tradition kémaliste. Ce coup de force n'a pas provoqué d'insurrection populaire parce que la population ne voulait pas retomber dans la violence politique qui avait déchiré le pays dans les années 70. Et parce que l'armée turque a su conserver une image d'institution "propre". Aujourd'hui, c'est d'abord la perspective de l'entrée du pays dans l'Union européenne qui limite les ambitions de l'AKP (lire p.31). A l'inverse des généraux turcs, les chefs militaires algériens, connus pour leur forte implication dans la corruption, ne bénéficiaient pas de la même légitimité lorsqu'ils ont interrompu, en janvier 1992, le processus électoral qui aurait permis au Front islamique du salut d'accéder au pouvoir, avant même d'éventuellement en abuser. Il leur a fallu s'imposer par les armes et dans le sang. (lire p. 32).
Si les contre-pouvoirs institutionnels sont limités, peut-on compter sur la puissance électorale des autres partis pour contraindre les islamistes à gouverner en coalitions et limiter leurs tentations hégémoniques? Pas partout. En Indonésie, de grands partis, dont certains sont musulmans sans être islamistes, restent puissants. Au Pakistan ou au Bangladesh, les formations héritières des régimes très divers qui se sont succédé depuis l'indépendance sont susceptibles de jouer ce rôle de contrepoids. La société civile, aussi, à sa mesure (2).
Dans le monde arabe en revanche, la scène politique est en piteux état. Les partis communistes ont sombré bien avant la chute du mur de Berlin. Les mouvements nationalistes arabes (nassériens, baasistes…) sont discrédités par leur alliance avec les régimes autoritaires. Le Fatah, longtemps épargné par les critiques à cause des impératifs du combat pour la souveraineté palestinienne, est le dernier avatar de cette décrépitude. Quant aux petits partis réformistes laïcs, comme al-Ghad, la formation égyptienne d'Ayman Nour, régulièrement embastillé par le régime Moubarak, ils manquent de base sociale hors des élites occidentalisées. Restent donc pour se mesurer aux islamistes, hors les partis au pouvoir, des formations communautaires comme au Liban ou en Irak (Kur-des).
A terme, c'est l'opinion publique plus que les pressions erratiques de la communauté internationale (Irak, Palestine) qui, de Gaza à Jakarta, constituera sans doute le principal anticorps aux tentations hégémoniques des islamistes. Car si cette opinion, avide de démocratie, leur donne sa voix, c'est par défaut plus que par idéologie. En espérant que la religion qu'ils brandissent les détournera de la corruption et qu'ils sauront prendre à bras le corps les problèmes quotidiens (emploi, logement, santé, éducation…) négligés par les régimes en place. Pour répondre à ces attentes très concrètes, les partis islamistes ne pourront se contenter ni de vagues slogans religieux ("L'islam est la solution"), ni d'une obsession pour les questions de moeurs qui cache mal la vacuité de leurs programmes économiques et sociaux.
- L'Europe avant Allah
- Le Hamas, parti tout-terrain
- Des mollahs et des urnes
- Petits arrangements avec la charia
- Les grands écarts des islamistes arabes
- "L'islam politique est ultra-minoritaire"
L'AKP, au pouvoir depuis 2002 à Ankara, a apparemment renoncé à islamiser l'Etat et la société. Ses tentatives de réformes dans ce sens s'étant soldées par des fiascos. Car les Turcs ont une préoccupation centrale: la réussite de l'adhésion à l'Union.
Elus contre les barons corrompus de l'OLP, les maires Hamas des grandes cités palestiniennes gèrent leurs villes avec deux préoccupations: la transparence et l'aide de la population au quotidien. Et s'aventurent peu sur le terrain miné du religieux.
Lors de la présidentielle de 2005, les Iraniens ont voté contre l'establishment politique et clérical. L'évolution de la société fait passer les clivages de classes, régionaux, culturels, au premier plan. Et favorise l'organisation de la société civile.
Entré au gouvernement en 2005, le PKS refuse d'imposer la charia au niveau national, mais il défend son application à Aceh. Et n'a pas désavoué explicitement les auteurs des attentats de Bali, en 2002.
Au-delà de la rhétorique démocratique, les intentions des islamistes modérés sont obscures. D'autant qu'ils sont divisés sur presque tout: suprématie des élus sur les théologiens, interprétation de la charia, droits des femmes, lutte armée.
L'immense majorité des musulmans de l'Hexagone est d'accord avec la laïcité à la française. Mais les jeunes voulant pratiquer leur religion ne trouvent de réponse que chez les radicaux. Les penseurs libéraux n'étant guère accessibles.
L’islam mondialisé,par Olivier Roy, Points Essais, 2004.
La pensée islamique contemporaine, par Alain Roussillon, Teraedre, 2005.
La Turquie, dir.Semih Vaner, Fayard-Ceri, 2005 .
L’Iran, par Faribah Adelkah, Le Cavalier Bleu, coll. Idées reçues, 2005.
Les islamistes marocains, par Malika Zeghal, La Découverte, 2005.
La fin de l’innocence? L’islam indonésien face à la tentation radicale, par Andrée Feillard
et Rémy Madinier, Les Indes savantes-IRASEC, 2006.
Islam and Democracy in the Middle East, par Larry Diamond et al. The John Hopkins University Press, 2003.
journalofdemocracy.org/articles/Nasr-16-2.pdf. «The rise of ‘Muslim Democracy”», par Vali Nasr, Journal of Democracy Vol. 16, n° 2, avril 2005.
carnegieendowment.org/files/cp49_fuller_final.pdf. «Islamists in the Arab World : the Dance around Democracy», par Graham Fuller, Carnergie Papers, n°49, septembre 2004.
virginia.edu/politics/grad_program/print/wwdop-2005-paper-gumuscu.pdf. «No Bourgeois, No Moderation: Change in Political Islam in Turkey, Egypt and Algeria», par Sebnem Gumuscu, 29 mars 2005, University of Virginia.
francestanford.stanford.edu/Conferences/Papers/Beinin.pdf. «Political Islam and the New Global Economy: The Political Economy of Islamist Social Movementsin Egypt and Turkey», par Joel Beinin, Stanford University, septembre 2004.
esiweb.org/pdf/esi_document_id_72.pdf «Les Calvinistes islamiques, changements et conservatisme en Anatolie centrale», European Stability Initiative, 19 septembre 2005.
ceip.org/files/pdf/2004-02-17-roy.pdf Hamas and the Transformation of Political Iislam in Palestine, par Sara Roy, Current History; Janvier 2003.
(1) Islamists at the Ballot Box, Judy Barsalou, USIP Special Report 144, Juillet 2005
http://www.usip.org/pubs/specialreports/sr144.pdf
(2) Islamist Movements and the Problem of Democracy in
the Arab World, Michael Herb, Novembre 2005
http://www2.gsu.edu/~polmfh/herb_mesa_05.pdf
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 031 - juin 2006
Notes
(1) Islamists at the Ballot Box, Judy Barsalou, USIP Special Report 144, Juillet 2005
http://www.usip.org/pubs/specialreports/sr144.pdf
(2) Islamist Movements and the Problem of Democracy in
the Arab World, Michael Herb, Novembre 2005
http://www2.gsu.edu/~polmfh/herb_mesa_05.pdf
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