L'union des chiites n'aura pas lieu
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 031 - juin 2006
Il y a deux Moyen-Orient. Le vrai, habité par des gens ordinaires avec des passions, des raisons, des intérêts, des contradictions. Et l'autre, imaginaire, peuplé de créatures dotées d'une caractéristique étrange. Elles sont tout d'une pièce. Et la pièce en question est religieuse. Musulmane, pour l'essentiel. Sunnite et chiite en particulier… Ces créatures peuplent les scénarios de géopoliticiens en chambre qui prédisent régulièrement la constitution d'un grand arc chiite. La possibilité, même éloignée, d'un retrait des troupes américains d'Irak ou d'un armement nucléaire de l'Iran, donne à ces prévisions au ton apocalyptique un retentissement nouveau. Dans ces scénarios à grand fracas, les chiites du Moyen-Orient, encouragés par la victoire électorale de leurs coreligionnaires en Irak, se soulèvent. Et font imploser la région. Les champs pétroliers de l'est de l'Arabie saoudite tombent entre leurs mains, car ces régions du royaume saoudien à majorité sunnite sont peuplées de chiites. De même que basculent d'autres monarchies du Golfe, tel Bahreïn dont 70% de la population est chiite. Leurs coreligionnaires libanais ne restent pas à la traîne… Tout ce monde ne fusionne pas sans doute, mais se réunit en un grand arc, de la Méditerranée au Balouchistan, sous la direction de l'Iran, bien sûr. Avec pour ambition d'en remontrer aux sunnites. Et à Israël que le funeste Mahmoud Ahmadinejad menace régulièrement de disparition. Ainsi donc, tous ces peuples chiites oublieraient comme par miracle leurs intérêts nationaux, leurs rancoeurs historiques, leurs ambitions particulières… pour donner l'absolue priorité
à la foi religieuse qu'ils ont en commun? Sans faire offense à la communauté des croyants, il est permis d'en douter. En jetant d'abord un coup d'oeil à l'histoire. Lors de la toute première guerre du Golfe,
celle qui opposa l'Irak à l'Iran entre 1980 et 1988, les troupes de Saddam Hussein étaient comme la majorité de son pays composées de chiites. Ont-elles retourné le fusils contre leur oppresseur de Bagdad et pactisé avec leurs coreligionnaires de l'armée d'en face? Non. Et plus récemment, des dirigeants chiites arabes d'Irak n'ont pas hésité à critiquer le grand ayatollah Sistani, chef suprême de la communauté religieuse dans ce pays, pour ses origines iraniennes. Si demain d'aventure, des chiites saoudiens contrôlaient une partie du pétrole du pays, seraient-ils prêts à faire fluctuer son prix selon le bon vouloir de Téhéran? Rien n'est moins sûr, car leurs intérêts sonnants et trébuchants seraient tout aussi concurrents que peuvent l'être aujourd'hui, à l'occasion, ceux de l'Arabie saoudite et de l'Iran. De même, une bombe nucléaire iranienne supprimerait-elle toute rivalité avec le voisin irakien? Au contraire, il est probable que Bagdad n'aurait de cesse de s'en doter aussi, pour se garder de ses "amis" et voisins…. N'en déplaise à George W. Bush qui, prétendant prévenir le danger d'un Irak équipé d'armes de destruction massives, a aidé des partis chiitesà Bagdad, longtemps alliés de Téhéran, à prendre le pouvoir.
Yann Mens
Alternatives Internationales n° 031 - juin 2006
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