La norme dans la force : l'énigme de la puissance européenne par Zaki Laïdi
Grasset 370 p., 19 euros
Presses de Science-Po, 59 p., 8 euros
Christian Lechervy
Alternatives Internationales n° 029 - novembre 2005
Nous sommes entrés dans le XXIe siècle, mais la somme de nos expériences nous renvoie inexorablement au siècle passé. Ce continuum dans l'espace-temps, la philosophe, historienne et stratège Thérèse Delpech le maîtrise parfaitement. A travers ce nouvel essai, elle s'interroge sur le monde à venir, s'inquiétant de ce que nos gouvernants ne sachent le préparer. L'auteure, pourtant, croit en l'action politique et ses soubassements éthiques, même si elle constate l'affaiblissement de nos valeurs. A ses yeux, se souvenir inlassablement des crimes d'Etat est une condition indispensable à la sécurité internationale, parce que nous ne pouvons plus ignorer ce dont les hommes sont capables. Il faut admettre le pouvoir explosif des émotions collectives enfouies, dit-elle, pour comprendre l'ordon nancement du monde. Et pour expliquer celui qui vient, bâti sur une histoire cruelle allant de la "déshumanisation" des nazis ou des staliniens au "kimilsunguisme", en passant par le "polpotisme".
En soulignant la banalisation de la violence, ce livre pourrait paraître pessimiste. Pourtant, tempère l'historienne, le pire n'est jamais certain, comme vient de le rappeler le rapport du Human Security Center, de l'université de Vancouver, qui révèle que le nombre des conflits a été réduit de 40% depuis 1992. Thérèse Delpech construit sa réflexion de façon prospective et engagée, soucieuse de convaincre le lecteur de la nécessité d'une nouvelle politique étrangère et de sécurité qui mette fin aux dogmes tel celui du nucléaire. Elle invite les politiques et les intellectuels à reprendre prise sur les événements, en agissant dans une perspective systémique.
Maîtrisant avec la même finesse la complexité des institutions européennes, le politologue Zaki Laïdi analyse, de son côté, le projet européen où la force de la norme supplante la norme usuelle de la force. Avec pédagogie, il décrypte les spécificités de la gouvernance européenne, le rejet du souverainisme et la préférence pour une souveraineté partagée, ou encore le refus communautaire de la Realpolitik. Convaincant et engagé, à contre-courant des positions des eurosceptiques, l'auteur ne cache pas que sa réflexion a été nourrie pendant cinq ans par les échanges avec Pascal Lamy, aujourd'hui à la tête de l'Organisation mondiale du commerce. On ne s'étonnera donc pas de le voir clore sa réflexion par un chapitre sur la transposition du modèle européen à une échelle planétaire, où la norme deviendrait "la" préférence du système mondial. Le nouvel ordre international ainsi esquissé ouvre un champ d'analyses que l'on pourrait bien retrouver dans la publication d'un nouveau livre. En attendant, le chercheur, réaliste devant les soubresauts de la vie politique communautaire sans jamais s'y résigner, continue d'explorer les évolutions possibles de la politique d'une Europe décrite comme puissance centrée sur elle-même et souvent ambiguë vis-à-vis des Etats-Unis.
Grasset 370 p., 19 euros
Presses de Science-Po, 59 p., 8 euros
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