La notion de stress varie selon le métier


Entretien avec Marc Loriol, sociologue
Propos recueillis par Nathalie Quéruel
Santé & Travail n° 070 - avril 2010
couverture
Affaires classées
— avril 2010 —

Pour le sociologue Marc Loriol, le stress et la souffrance au travail sont perçus différemment selon les époques et les métiers, du fait de représentations sociales qui conditionnent en partie leur prise en charge.

Pourquoi les risques psychosociaux émergent-ils maintenant dans le débat public?

Marc Loriol: Avant, pour évoquer l'exploitation des salariés, on parlait de "fatigue industrielle", de "psychopathologie du travail", de "charge mentale". L'individualisation du monde du travail a fait apparaître à la fin des années 1990 d'autres termes - "stress" ou "harcèlement moral" - comme moyens d'exprimer un mal-être qu'on ne lisait plus en termes de conflits collectifs. Ce n'est pas qu'une question de mots. De la représentation finalement retenue pour exprimer les difficultés dépendent les solutions mises en oeuvre.

Qu'est-ce qui conditionne la perception et donc la prise en charge du stress au travail?

M. L.: La notion de stress est variable d'un milieu social à l'autre. C'est ce que j'ai constaté en étudiant trois professions: des infirmières hospitalières, des policiers de la voie publique et des conducteurs de bus de ville. Ces métiers stressants possèdent des caractéristiques communes, comme le contact avec le public, mais aussi des différences en termes de culture professionnelle, de rapport au syndicalisme et de féminisation. Les infirmières sont plus ouvertes à une lecture psychologique de leurs difficultés. Le stress et le burn-out relèvent chez elles de la compétence professionnelle: elles sont censées trouver la bonne distance avec les patients et éviter le surinvestissement. C'est un discours qui reconnaît la spécificité de leur travail, mais qui est individualisant, voire culpabilisant. A contrario, chez les policiers, métier majoritairement masculin, le stress est un sujet tabou qui concerne les brigades défaillantes et les individus fragiles. La souffrance est peut-être masquée, mais surtout les difficultés sont gérées autrement. Avant de dégénérer en mal-être, elles sont prises en charge en amont, au sein de l'équipage ou avec la hiérarchie de proximité. Dans les voitures de patrouille, on se soutient au cours de discussions informelles, on discute du travail pour améliorer les interventions. Enfin, dans le groupe pourtant très masculin, voire parfois machiste, des chauffeurs de bus, on ne passe pas pour quelqu'un de fragile si on parle de stress, car c'est devenu un thème de revendication, par exemple pour demander plus d'effectifs, de sécurité.

Les syndicats participent-ils à la mise en visibilité du stress au travail?

M. L.: Oui, on le voit bien à la RATP, où dans un premier temps le stress lié aux agressions ou aux incivilités des voyageurs a été traité en termes de compétences professionnelles, et donc d'adaptation des machinistes. Cette représentation a été rejetée par le principal syndicat. La CGT juge le soutien psychologique utile mais secondaire en matière de prise en charge et essaie d'objectiver le stress comme problème d'organisation et de moyens. L'entreprise a la responsabilité de prévenir et de gérer les agressions: le dépôt de plainte se fait avec l'accompagnement d'un représentant de la direction et une évaluation collective de l'événement est réalisée avec les conducteurs, des représentants syndicaux et de la maîtrise; avec en arrière-plan le risque d'une grève si la direction ne traite pas les problèmes organisationnels constatés. Or, si les difficultés dans le travail sont perçues comme collectives, la souffrance ressentie est moins importante, car le salarié ne se sent pas culpabilisé, n'est pas stigmatisé comme fragile ou incompétent.


Entretien avec Marc Loriol, sociologue
Propos recueillis par Nathalie Quéruel
Santé & Travail n° 070 - avril 2010
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