Le courrier des lecteurs d'avril 2010



Alternatives Economiques n° 290 - avril 2010

 

 

Rééquilibrage Paris-province

Je me permets de faire une remarque sur les données de l'article "En bref/ Territoires" du numéro de mars 2010: "Paris-province: le fossé demeure".
Sans remettre en cause globalement les chiffres de l'Insee, je pense, au vu d'études fines que nous [bureau d'études Amenis] avons pu mener pour plusieurs agglomérations de province, que ceux-ci sont faussés partiellement par les modes de déclaration des entreprises (DADS) dont le siège est dans la région parisienne: bon nombre de cadres de ces sociétés sont en effet enregistrés au siège des grands groupes et ne sont donc pas comptés dans les établissements de province.
Nous en avons eu un exemple frappant par exemple sur Pau où les ingénieurs du centre de recherche de Total (près de 1 800 personnes sur 60 000 actifs environ) disparaissaient des statistiques Insee après la fusion Elf-Total à compter de 2003. Renseignement pris, ils étaient comptés dans les effectifs du siège. De ce fait, l'indicateur des emplois métropolitains sur Pau, une fois redressé par nos soins sur ce cas et sur d'autres, plus anecdotiques, dépassait les 9,5%, ce qui mettait l'aire urbaine paloise au même niveau que celle de Bordeaux.
Nous avons pu constater - à une moindre échelle, il est vrai - que ce biais existait dans d'autres villes moyennes. En extrapolant sur ces cas, le déséquilibre Paris-province, déduit des chiffres bruts de l'Insee devrait donc être (un peu) relativisé. Un bon sujet à creuser.
Jean-Michel Roques

Chemins de fer

J'ai lu avec attention votre article dans le numéro de janvier d'Alternatives Economiques, relatif aux chemins de fer et aux "incertitudes de la libéralisation". Nous rappelons que nous sommes demandeurs d'un véritable bilan des résultats de cette libéralisation dogmatique, et plus précisément sur la séparation du gestionnaire d'infrastructures et des exploitants ferroviaires. D'autant que nous sommes à l'aube d'une refonte annoncée du premier paquet ferroviaire [ensemble de trois directives adoptées en 2001]. (…)
Il me faut tout d'abord revenir sur la directive européenne 91 440 et ses objectifs [adoptée en 1991]. (…) Le contexte économique du secteur et les volontés européennes de revitalisation du rail par la libéralisation ont amené les instances européennes et nationales à publier cette directive. Elle est destinée à clarifier la situation par une séparation comptable de la gestion de l'infrastructure et de l'exploitation ferroviaire, mais aussi à demander un désendettement rapide des entreprises historiques.
En ce qui concerne le désendettement (…), les pouvoirs publics français se sont limités au traitement de l'affectation de cette dette en créant en 1997 RFF (Réseau ferré de France, qui a joué dans un premier temps le rôle de structure de cantonnement de la dette (…). Quant à la séparation qui se voulait comptable (…), le choix fait par la France est de ce point de vue tout à fait particulier. La réforme de 1997 a ainsi confié la propriété et la gestion des infrastructures à RFF. Mais elle a délégué par la loi les missions de maîtrise d'Oeuvre sur installations existantes et de gestionnaire d'infrastructures à la SNCF. (…) C'est, enfin, cette même logique, prise en compte par la SNCF, qui l'amène à restructurer son activité de maintenance de l'infrastructure. Elle a rendu celle-ci autonome dans ses choix et stratégies, déclinaison des orientations de RFF. (…) Cette modification entraîne un bouleversement fondamental pour les personnels. Associée au renouvellement important de ce personnel, elle entame le maintien de savoir-faire essentiels à une production ferroviaire de qualité et de sécurité. Celle-ci s'est en effet historiquement organisée, structurée, développée dans le cadre d'un système intégré.
La refonte du premier paquet ferroviaire prévue cette année dissimule mal les intentions de la Commission européenne. Elle veut exiger des Etats membres une séparation complète des deux missions précitées. Il s'agit de définir le cadre réglementaire conduisant à une libéralisation complète du secteur dont les effets des premières dispositions ont été loin de montrer leur pertinence. (…) Nous avons comme vous le sentiment que la libéralisation du ferroviaire ne peut être la transposition stricto sensu des autres grands industriels. Cependant, force est de constater que la Commission européenne ne souhaite pas s'embarrasser de ce genre d'analyse. Elle reste accrochée à ses conceptions idéologiques habituelles, que d'ailleurs lui fixent les traités.
C'est de ce point de vue un acte lourd de conséquences. Le mouvement syndical européen l'a bien compris et le combattra fermement. Un premier rendez-vous est fixé au 13 avril prochain dans le cadre d'une action européenne des chemins de fer organisé par la section ferroviaire de la Fédération européenne des travailleurs des transports (ETF) à laquelle nous sommes affiliés. (…) Plus que jamais, il nous faut rouvrir le débat des conditions du développement des chemins de fer et des objectifs auxquels ces derniers doivent répondre! Mais sans a priori idéologique et avec la conscience que rien ne se fera contre les cheminots, ni sans eux.
Didier Le Reste, secrétaire général de la Fédération CGT des cheminots

Précisions sur l'eau

Je souhaite apporter une précision à l'article "Eau, électricité, téléphone, trop cher l'abonnement", publié dans le n° 288.
Pour l'eau, le contexte est un peu différent pour au moins trois raisons. Tout d'abord, l'usager n'a pas la possibilité de mettre plusieurs fournisseurs en concurrence. Il doit s'abonner au réseau public de distribution. Le fournisseur est choisi par la commune qui peut exploiter le service en régie ou le déléguer à un prestataire. Dans ce dernier cas, il existe une multitude de contrats possibles entre la commune et le délégataire.
Ensuite, la formation du prix est étroitement liée à la réalité physique de la production et de la distribution de l'eau. Une commune peut avoir la chance d'accéder facilement à une ressource de bonne qualité, quand une autre doit chercher loin son approvisionnement pour extraire une eau de qualité médiocre qui devra faire l'objet de multiples et coûteux traitements. Contrairement à l'électricité ou au gaz, l'eau est un produit local et largement dépendant de réalités physiques dont les conséquences sur les coûts sont importantes. Toute mutualisation des coûts au niveau régional ou national conduirait à de fortes variations, car les écarts tarifaires actuels sont importants.
Enfin, alors que le montant des investissements ne cesse de croître (ressource dégradée, exigence des normes de potabilité, longueur des réseaux, etc.), la consommation tend à diminuer. Ce phénomène récent est lié aux meilleures performances des machines domestiques (lave-linge et lave-vaisselle) et à un comportement plus vertueux des consommateurs, mais les investissements ont souvent été conçus pour des volumes élevés, par extrapolation des tendances passées. C'est notamment pourquoi la baisse de la consommation n'est que partiellement répercutée sur les factures.
Raymond Manet

Le cas grec

L'idée que la Grèce doit régler ses problèmes sur les marchés des capitaux, sans une aide économique de l'Union européenne, n'est manifestement pas la seule raison de la profondeur de la crise grecque. La stratégie nationale de développement a été basée durant les deux dernières décennies sur la dérégulation du marché du travail (…), sur la redistribution des revenus en faveur des plus aisés (…), sur une politique généralisée de subsides au capital et de privatisation (…), sur la création ex nihilo d'un "marché" de l'éducation et de la formation et de programmes de recherche. (…)
Cette stratégie qui a creusé le déficit public et le déficit extérieur, mis en danger la survie à moyen et long termes du système de sécurité sociale et du système de santé, conduit à l'explosion du marché du travail au noir (…) a été l'Oeuvre des gouvernements grecs successifs de la période, soutenus par l'élite économique et politique "moderniste". Elle n'a soulevé aucune protestation de la part des représentants de la Commission, pendant que ce modèle moribond canalisait l'argent européen vers la consommation de produits importés (…) et l'enrichissement des favoris des gouvernants (…).
Ayant participé durant les quinze dernières années à de nombreux comités de suivi des cadres communautaires d'appui, je suis familiarisé avec la capacité sans limites des représentants de la Commission à avaler des "programmes" cousus de fil blanc, à passer rapidement sur les "évaluations" qui n'en sont pas, et à fermer les yeux par exemple devant l'évidence montrant que la flexicurity signifie dans certaines circonstances la désorganisation de tout système de protection du travail. Je ne voudrai en aucune manière dire que c'est la faute de la Commission, mais montrer que l'obsession des marchés, de la flexibilité, de l'entrepreneuriat partout et de la compétitivité du coût du travail, combinée à l'absence de système européen d'évaluation des financements par les fonds structurels, a en réalité été un des facteurs qui ont freiné "l'européanisation" de l'économie, de la société et du système politique grecs. Et de surcroît permis le maintien des anciennes traditions clientélistes combinées aux très modernes méthodes néolibérales.
Que faire? Au stade actuel, les problèmes posés par le redressement de l'économie grecque ne se résument pas à la question de la dette. Il faut aussi lutter contre la récession en cours avec des mesures qui vont rétablir les équilibres sociaux et assurer la relance de l'activité économique. (…) Il est indispensable d'opérer une refonte du modèle de développement allant vers une redistribution radicale des revenus et de la richesse, la planification de politiques pour l'environnement, la cohésion sociale et la reconstitution de l'appareil productif, la priorité à l'éducation et à la recherche. Le cadre de référence stratégique pour la Grèce (2007-2013), à peine entamé, devrait être aussi revu (…). Mais par quels moyens, quand il n'existe pas de politiques européennes dans les domaines où les fonds européens sont censés agir, ni d'évaluations des politiques nationales dans ces mêmes domaines?
Petros Linardos-Rulmond, chercheur à l'Institut du travail de la CGT de Grèce



Alternatives Economiques n° 290 - avril 2010
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