Le courrier des lecteurs de mai 2010
Alternatives Economiques n° 291 - mai 2010
Le livre, monnaie courante
La lecture du numéro 289 d'Alternatives Economiques permet de se rendre compte de la dimension économique du livre. Cette prise de conscience s'opère directement par votre analyse des avantages et inconvénients liés à une popularisation du livre numérique ("Les révolutions du livre"), mais aussi indirectement, à travers certaines similitudes avec la monnaie. Dans le premier cas, votre dossier mérite quelques compléments de réflexion sociologique pour confirmer nos espoirs quant à la pérennité du livre traditionnel. Les émotions ressenties lors de sa prise en main et du feuilletage ou les sensations olfactives si particulières des livres anciens et neufs ne peuvent pas être fidèlement reproduites par le numérique. De même, le format standardisé de ce dernier nuit certainement au développement de notre imagination de lecteur.
Sur un plan économique, certains arguments en faveur du numérique sont aussi affaiblis par des éléments sociologiques. Un e-book peut certes transporter toute une bibliothèque de milliers de livres, réduisant ainsi les coûts de transport et de stockage, mais personne ne part suffisamment longtemps en vacances pour avoir à emporter une telle quantité. Par ailleurs, il existe un réel plaisir à remplir ses étagères de livres. Au-delà d'une décoration esthétique pour certains, c'est surtout une occasion d'avoir à l'oeil plusieurs ouvrages qui nous ont marqués. Les souvenirs peuvent remonter à la surface, une envie de relecture peut surgir et des conseils de lecture pour notre entourage sont susceptibles d'émerger.
Curieusement, l'importance du livre peut aussi se déduire des nombreuses caractéristiques qu'il partage avec la monnaie. Votre article "Qu'est-ce que la monnaie et qui la crée?" [dans le même numéro] est, de ce point de vue, fort instructif. A l'évidence, le livre fait l'objet d'une offre et d'une demande marchandes tout en jouant un rôle crucial pour l'éducation.
C'est donc un bien privé et collectif à la fois. N'en déplaisent à d'éventuels néoclassiques de la littérature, c'est aussi une réserve de valeur et de mémoire. Par ailleurs, le livre est assurément un bien social, tout comme la monnaie. Il produit, lui aussi, des effets multiplicateurs par les canaux du bouche à oreille et des médias. Comme sur les marchés financiers, des comportements moutonniers sont également à l'oeuvre, créant ou favorisant le succès d'un auteur ou la déchéance d'un homme politique. Des analogies existent aussi pour la création monétaire. Alors que ce processus est essentiellement l'apanage des banques, via l'octroi de crédits, les bibliothèques prêtent des livres, mais sans intérêt cette fois-ci. Le livre peut même devenir intermédiaire des échanges dans certaines librairies d'occasion. Espérons simplement que, contrairement à la monnaie, le livre ne sera pas détruit aussi souvent.
Guillaume Arias
Il me semble qu'Alternatives Economiques accorde moins de place aux problèmes dits du développement ou aux pays dits du Sud. Et publie des points de vue qu'elle critique ou décortique par ailleurs. C'est une impression erronée peut-être, mais il est vrai qu'Haïti n'était pas mieux traité en avril qu'en février ou mars (…).
Bref, dans le n° 290 vous avez, page 30, une chronique de Jean-Michel Severino dont le titre est celui de l'ouvrage qu'il vient de publier (avec le coauteur Olivier Ray). Il aurait été bon de donner cette information éditoriale.
Mais la raison de ma lettre n'est pas là. Dans le numéro de mars d'Alternatives Internationales, Antoine de Ravignan évoque les lacunes du volume de la collection Idées reçues [éd. Le Cavalier bleu] du même auteur sur l'aide au développement et Chloé Mahier le fait dans Alternatives Economiques de mars (page 90).
Je suppose donc qu'Alternatives Economiques ne fait pas sienne la position du patron de l'Agence française de développement (AFD) qui reste très pro-développementaliste capitaliste, même si la longue tradition française du développement est plus sociale que celle de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI).
Pour refaire une nouvelle édition de mon ouvrage sur La sociologie du développement (coll. 128, éd. Armand Colin), j'ai rédigé un encart sur l'AFD et je me suis aperçu ce faisant que celle-ci poursuivait de fait la politique de feu le ministre de la Coopération: 75% de ses financements concernent géographiquement notre ancien empire! (…) Alors, le développement des PME en Afrique, c'est soutenir les entreprises françaises et non locales et nationales? Oui! Car j'ai eu la même réponse de la part du responsable du secteur des PME de l'AFD de Dakar au Sénégal (lors d'une longue enquête sur les PME nationales en 2006) et qui m'expliquait sans états d'âme que soutenir le privé et libéraliser en Afrique, c'était soutenir les PME point à la ligne, sans tenir compte de leur nationalité. Ce qui explique qu'au moins 80% des entreprises soutenues au Sénégal par la France via l'AFD, en 2006, étaient soit françaises, soit libanaises! Favoriser les PME sénégalaises est autrement plus compliqué et risqué, et c'est aussi une affaire très politique. Il est par conséquent préférable de continuer à cultiver notre "pré carré".
Vive donc le développement à la française et Jean-Michel Severino a beau tenir un discours sympathique et humain sur l'Afrique, son agence fait le contraire sur le terrain. Il serait bon qu'Alternatives Economiques éclaire ces contradictions au lieu de laisser Severino rêver tout seul face à vos lecteurs.
Un autre de nos grands experts, Serge Michailof, qui de plus enseigne à Sciences Po, vient lui aussi de publier un livre qui semble expliquer que l'aide au développement contribue au maintien de l'ordre mondial. Alors un autre son de cloche?
Jean Copans
Que la presse "en général" chasse en meute, c'est connu. C'est pourquoi on attend de la distanciation - comme disait Brecht - de la part d'Alternatives Economiques. Les pages 34-35 ["Climat: un débat sous influence" dans le n° 290] sont un non-débat.
Sur la forme d'abord. Les "climato-sceptiques" ne le sont pas. Ni Allègre, ni Courtillot, ni Morel (et moi modestement) ne nient le changement climatique et les risques apportés (…) par le CO2, le CH4 et les NOx. Il faut lire les docs avant de juger: ce qui est en question, c'est la cause exacte des dysharmonies climatiques. Pour ce qui concerne Allègre, dans son dernier ouvrage, il pose une question politique qui attend des réponses politiques. (…) Donc, j'imagine qu'il y aura deux pages offertes aux "climato-sceptiques".
Sur le fond. (…) Pourquoi les médias ne publient-ils pas les avis de l'organe subsidiaire de conseil scientifique et technologique (SBSTA) [qui sert de lien entre les évaluations des experts, du Giec notamment, et la Conférence des parties (COP), qui rassemble tous les ans les Etats membres à la Convention des Nations unies sur les changements climatiques et/ou au protocole de Kyoto]? Pour être admis comme scientifique, un fait - principes de Popper validés par les chercheurs du monde entier depuis des lustres - doit être observé ou calculé avec des moyens incontestables et incontestés. Ce n'est pas le cas de l'IPCC, l'Intergovernmental panel on climate change. Il doit être vérifiable par des équipes oeuvrant indépendamment les unes des autres (pas le cas non plus). Et il doit être non encore réfuté mais réfutable, sinon ce serait un dogme.
De plus, les thèses minoritaires doivent être présentées au même titre que les autres. Quand Edwin Hubble a découvert l'expansion de l'univers, il a parfaitement admis la présentation de l'univers stationnaire de Fred Hoyle (lequel par ironie a postérisé le big bang en même temps que sa découverte).
Il y a trois thèses en présence. La première, celle de l'IPCC, présentée comme non discutable, ce qui est ascientifique. La deuxième, celle de l'hypothèse Gaïa: le changement climatique serait dû essentiellement à des mouvements telluriques gigantesques dans lesquels l'orgueil de l'homme et de ses activités pèse bien peu. La troisième: ce qui se vit - comme depuis quatre milliards d'années - se régulera tout seul. Il va de soi que si la deuxième était plus exacte que la première, on nous embarque avec la première dans des dispositions complètement inadaptées. Cela mérite que l'on si penche sérieusement. (…)
Je suis abasourdi par le manque de respect des principes scientifiques par des "scientifiques". De plus, ce qu'Allègre et autres pointent du doigt, c'est la confiance aveugle portée à des modèles informatiques (conçus a priori) au détriment des observations. (…)
Liam Fauchard
Je sais, je suis très en retard dans mes lectures d'Alternatives Economiques, mais je maintiens le cap et j'ai rarement plus de sept mois de retard… Ça me permet de comparer une certaine réalité des choses par rapport à certaines prévisions des articles.
Juste un petit mot sur le commentaire de la photo de la page 89 du n° 283 [septembre 2009], où il est question de Jacques Séguéla disant que "si à 50 ans, on n'a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie!" Ce n'est pas le seul qui ait dit ça, non? En tout cas, j'aimerais lui répondre: si à 50 ans on s'inquiète encore de la montre que l'on peut avoir au poignet, c'est sûr qu'on a raté les cinquante premières années de sa vie.
Bernard Ganne
Je suis très étonné de lire dans votre n° 290 l'affirmation de Joseph Stiglitz selon laquelle il n'est pas enseigné dans les universités que le bon fonctionnement du marché nécessite des conditions, dont en particulier l'information parfaite de tous les acteurs. C'est pourtant la base de la théorie des marchés que l'on m'a enseignée dans les années 1960, et que l'on trouve dans tous les manuels de l'époque (même ceux de Raymond Barre, si, si). La concurrence parfaite (donc le fonctionnement optimum des marchés) nécessite une infinité d'offreurs et une infinité de demandeurs, chacun disposant d'une information parfaite. Ce n'est bien sûr jamais le cas dans la réalité, d'où la nécessité de règles et d'une puissance publique régulatrice. (…)
Jacques Manalt
Alternatives Economiques n° 291 - mai 2010
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