Le Massacre de Nankin, 1937. Entre mémoire, oubli et négation Par Michaël Prazan

Le Massacre de Nankin, 1937. Entre mémoire, oubli et négation, Par Michaël Prazan
Denoël (297 p., 20 euros)

Antoine de Ravignan
Alternatives Internationales n° 037 - décembre 2007
couverture
Russie : une société muselée
— décembre 2007 —

En décembre 1937, les troupes japonaises se livrèrent au terrible massacre de Nankin, qui fit 200 000 victimes selon les chiffres avancés en 1946 par le tribunal militaire international de Tokyo. Michaël Prazan nous livre ici tant une narration sobre et documentée d'un passé refoulé qu'une exploration exigeante du présent de la mémoire, au Japon comme en Chine. Ce qui donne à cet admirable ouvrage une portée universelle, même s'il n'en affiche nullement la prétention: chaque société a affaire aux crimes de son histoire, les oublie, les nie, en manipule le souvenir, ou les redécouvre dans un travail qui, forcément, touche à des enjeux politiques. Savoir ce que font les autres de leur mémoire n'est pas une mauvaise manière de nous renseigner sur nous-mêmes.

Michaël Prazan avait déjà réalisé un documentaire salué sur le sujet. Il déploie ici des talents d'historien, de journaliste d'investigation, de politiste, se plonge dans les archives, va à la rencontre des rares témoins encore vivants, écoute gardiens du souvenir et négationnistes, décrypte les conflits d'interprétations autour de ce crime de masse.

Les deux premières parties du livre traitent de l'événement: le fil d'une histoire qui conduit l'armée japonaise à marcher sur Nankin en novembre 1937, puis le déroulement du massacre proprement dit. Parmi ses causes immédiates, la résistance inattendue rencontrée à Shanghai en août 1937 par l'armée de Hirohito face aux troupes nationalistes de Tchang Kaï-chek. Les pertes dans leurs rangs inciteront les généraux japonais à détruire le fief du Guomindang et à se montrer sans pitié. Parmi les causes plus lointaines, la montée d'un nationalisme expansionniste après la révolution de Meiji (1868) sur fond de crise économique dans les années trente, et de militarisation de la société japonaise.

Après sa chute, le 10 décembre, Nankin plonge dans l'enfer. Les femmes sont violées et les hommes, suspectés d'être des soldats déguisés, exécutés à la mitrailleuse ou décapités au sabre. Une poignée d'Occidentaux se refusent à fuir la ville et créent une zone de sécurité où parvient à se réfugier une partie de la population, zone qu'ils auront toutes les peines du monde à faire respecter par les officiers japonais, au péril de leur vie. Parmi ces "justes", dont la mémoire reste honorée en Chine, le nazi John Rabe, dont les câbles envoyés à Hitler pour qu'il intervienne auprès de Hirohito resteront sans réponse (il sera au contraire arrêté par la Gestapo à son retour en Allemagne), l'universitaire et missionnaire américaine Minnie Vautrin ou le révérend John Maggee, dont les images, envoyées clandestinement et parues en mai 1938 dans Life, auront un retentissement international.

Si ces deux parties sont captivantes, la troisième, consacrée aux rapports que Chinois et Japonais entretiennent aujourd'hui avec leur passé commun, est la plus forte. Elle décortique la polémique sur le nombre des victimes, le sens des visites du Premier ministre Koizumi au temple Yakusuni (qui honore les âmes des guerriers japonais, criminels de guerre y compris), éclaire sur l'influence des négationnistes auteurs de manuels scolaires ou sur les difficultés de ceux qui, au Japon, se battent pour faire émerger une histoire souvent niée ou relativisée par le rappel d'Hiroshima. Michaël Prazan ne montre pas moins comment cette mémoire est également manipulée côté chinois, entre amnésie volontaire sous Mao et martyrologie de la Chine de Tchang Kaï-chek aujourd'hui, élément d'une stratégie de séduction à l'égard de Taïwan. L'analyse est fine, balancée, étayée. On ne repose ce livre qu'après l'avoir fini.

Le Massacre de Nankin, 1937. Entre mémoire, oubli et négation, Par Michaël Prazan
Denoël (297 p., 20 euros)

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