Le prix de la taxe carbone
Gilles Raveaud
Alternatives Economiques n° 291 - mai 2010
Et si l'environnement n'était pas l'ennemi de l'emploi ? Aux Etats-Unis, selon le Réseau des économistes pour l'équité et l'environnement, une économie plus propre permettrait de créer des emplois. D'abord, parce qu'une consommation réduite de pétrole permet aux ménages de faire des économies qui peuvent être dépensées localement. Ensuite, parce que les secteurs les plus touchés par les pertes d'emplois, ceux liés au pétrole et au gaz, ont recours à peu de personnes, au contraire des secteurs verts, comme les énergies renouvelables, le bâtiment et les transports collectifs, qui demandent beaucoup de travail.
En France, l'étude commandée par le WWF France au Cired, un centre de recherche du CNRS, avait conclu que viser une réduction de 30% des émissions de dioxyde de carbone (CO2) permettrait la création nette de plus de 600 000 emplois d'ici à 2020, une fois déduits les emplois perdus (essentiellement dans le pétrole et l'automobile). Selon cette analyse, c'est surtout l'efficacité énergétique, c'est-à-dire la construction de transports collectifs et l'isolation des logements, qui permettrait de créer des emplois (plus de 500 000).
Mais pour que les individus modifient leurs habitudes, il faut que les énergies fossiles deviennent plus chères. De ce point de vue, le prix attribué à la tonne de carbone sera le facteur déterminant. Malheureusement, aux Etats-Unis, le groupe de travail mis en place par l'administration Obama vient d'estimer le coût social du carbone à seulement 21 dollars (16 euros) la tonne de CO2 émis. Comme le relève Frank Ackerman, du Stockholm Environment Institute, cette valeur est très en dessous de celle qu'avait proposée le rapport Stern, à 85 dollars. Mais même ce chiffre est trop faible: selon Ackerman, il faudrait taxer la tonne de CO2 à hauteur de 500 dollars pour porter le prix du litre d'essence aux Etats-Unis au niveau européen.
La décision américaine consterne également l'économiste Elizabeth Stanton, qui relève que cette valeur est obtenue selon une analyse coûts-bénéfices dans laquelle les coûts (futurs) de la pollution sont comparés aux bénéfices issus de la limitation des gaz à effet de serre. Or, pour Elizabeth Stanton et Frank Ackerman, l'analyse coûts-bénéfices est inappropriée, car il n'est pas possible d'attribuer un prix aux vies humaines perdues et aux espèces qui se seront éteintes à cause du réchauffement de la planète.
De plus, Martin Weitzman, professeur à Harvard, relève que si l'analyse coûts-bénéfices permet de fournir des résultats scientifiques chiffrés, elle ne sait pas prendre en compte les catastrophes. En effet, la faible probabilité de ces événements a pour conséquence que, dans ces modèles, tout se passe comme s'ils n'allaient pas avoir lieu. Martin Weitzman conseille donc aux économistes de "reconnaître les limites de l'analyse quantitative" et d'adopter l'attitude prudente qu'imposent de potentielles catastrophes.
En France, la défunte loi sur la taxe carbone avait retenu le prix de 17 euros, bien en dessous des recommandations du rapport Rocard remis en juillet 2009, qui préconisait 32 euros par tonne de CO2 en 2010 (avec une hausse progressive jusqu'à 100 euros en 2030). On sait que cette taxe n'était pas populaire, en raison de la perte de niveau de vie à laquelle elle était associée.
Toutes ces évolutions montrent les difficultés de la lutte contre le réchauffement climatique. Du côté des gouvernements, davantage de pédagogie et davantage de courage politique semblent nécessaires. Du côté des ménages, les réticences persisteront tant que la fiscalité dans son ensemble ne sera pas plus juste, que le chômage et la pauvreté s'étendront et que la fiscalité écologique ne sera pas accompagnée de grands projets de transports collectifs et d'aides aux ménages, notamment dans l'isolation de leur logement.
Gilles Raveaud
Alternatives Economiques n° 291 - mai 2010
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