Les anti-Keynes sont de retour
Gilles Raveaud
Alternatives Economiques n° 293 - juillet 2010
La charge contre les politiques de relance est sonnée. Aux Etats-Unis, 222 économistes ont signé un manifeste dans lequel ils indiquent que la poursuite des dépenses publiques "menace la santé à long terme de la nation". Ils appellent les parlementaires à les maîtriser, ce qui peut être fait, selon eux, sans pertes pour la croissance et l'emploi.
Ces économistes sont appuyés par Jeffrey Sachs, directeur de l'Institut de la Terre à l'université Columbia (New York), qui appelle à "sortir de l'ère keynésienne". Pour Sachs, les politiques de dépenses publiques échouent, car les individus s'attendent à ce que les déficits créent de l'inflation. Mais comme le remarque le keynésien Brad DeLong, si ces anticipations étaient à l'oeuvre, elles se traduiraient par une hausse des taux d'intérêt, seul moyen pour les épargnants de se protéger de l'inflation. Or, les taux d'intérêt n'augmentent pas.
Pour DeLong, seuls trois mécanismes peuvent contrer les politiques de relance: soit le déficit crée de l'inflation immédiatement, ce qui annule les gains de pouvoir d'achat recherchés (cas de la France en 1981); soit les taux d'intérêt augmentent, ce qui pénalise l'investissement privé; soit les ménages, anticipant des hausses futures d'impôts, épargnent et donc réduisent leur consommation. Comme aucun de ces mécanismes n'est à l'oeuvre, DeLong se demande quel modèle Sachs peut bien utiliser pour parvenir à ses conclusions.
Pour Paul Krugman, si Sachs et d'autres en appellent à la réduction des déficits, c'est en raison de "la séduction de la souffrance", du plaisir qu'il y a à se faire l'avocat de politiques douloureuses afin de se sentir "courageux, rigoureux intellectuellement et vertueux". Krugman ne peut expliquer autrement la déclaration du G20, qui s'était réjouit début juin des plans de réduction des dépenses publiques. Car pour Krugman, diminuer les dépenses publiques est totalement inefficace: il estime qu'aux Etats-Unis, réduire le déficit de un point de produit intérieur brut (PIB) cause une hausse de 0,75 point de chômage, et ne permet une réduction de la dette que de 0,5 point de PIB. Pourquoi donc mener ces politiques, alors que même les marchés ne les demandent pas?
Brad DeLong s'interroge lui aussi sur les raisons de l'administration Obama de souhaiter geler les dépenses et pourquoi le comité de la Réserve fédérale, la Banque centrale des Etats-Unis, réfléchit à une hausse des taux d'intérêt, quand il faudrait faire le contraire. Est-ce parce que les syndicats sont devenus si faibles que leurs demandes ne préoccupent plus les dirigeants? Ou parce que des décennies de très forte hausse des inégalités aux Etats-Unis ont abouti à cette "énorme déconnexion" entre les élites et la réalité vécue par la population?
Pour Dean Baker, directeur du Centre pour la recherche économique et politique (Washington), la réponse est l'incompétence des dirigeants. Peter Dorman, professeur à Washington, propose d'aller plus loin et d'analyser le "moment d'économie politique" actuel. Pour Dorman, la cause de nos maux, c'est la "perspective financière", c'est-à-dire la logique de ceux qui se préoccupent essentiellement du rendement de leurs placements financiers.
Selon Dorman, cette perspective est celle d'une minorité, qui a dû accepter que des politiques inhabituelles soient adoptées face à la crise. Ces riches épargnants souhaitent désormais le retour à des politiques "saines" pour rassurer les marchés, éviter tout risque d'inflation et avoir la certitude que les Etats, vers lesquels ils dirigent leur épargne sous forme d'obligations, ne feront pas faillite. Et si les gouvernements les écoutent, ce n'est pas parce que leurs arguments sont meilleurs, mais parce qu'ils détiennent le pouvoir économique et politique.
Gilles Raveaud
Alternatives Economiques n° 293 - juillet 2010
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1. Le multiplicateur keynésien n'a jamais été démontré. Les études qui ont été faites montrent même l'inverse. Des valeurs de 0.5 ou 0.7 sont annoncés http://bearingdrift.com/2010/07/20/keynesian-multiplier-try-divider/
2. Le raisonnement de Keynes pouvait tenir à deux conditions. La première est que les dépenses sont des dépenses d'Investissement, d'infrastructure. Les effets positifs ne viennent pas directement de cette théorie de multiplicateur mais bien des effets positifs de ces investissements.
La deuxième est que ces dépenses doivent être financées par de l'argent nouveau. Du temps de Keynes, cela pouvait être une diminution de la thésaurisation, donc une remise dans l'économie de monnaie. Aujourd'hui, les dépenses de l'Etat sont faites avec de l'argent prélevé sur l'économie, soit pas emprunt, soit par impôt. Croire que l'Etat dépense son argent de manière plus efficace que les autres agents économiques relève du dogmatisme.
3. Il y a bien anticipation aujourd'hui de prélèvements importants de la part de l'Etat pour payer la politique de déficit. Cela se traduit par une augmentation énorme de l'épargne. Si les taux d'intérêt n'augmentent pas (encore), la raison en est qu'il n'y a pas d'alternative
En conclusion, je dirais que le seul avantage des déficits publics est que cela rapporte des voix.
les dépenses de consommation soutiennent la croissance sinon pourquoi nous avons eu une récession de 2,5 % alors que celle de l'Allemagne est supérieur à 5 %.
Le multiplicateur keynésien peut être remis en cause mais je ne pense pas que vous ayez des arguments solides.
Ensuite la théorie des anticipations rationnelles n'est qu'une pure foutaise, et si les agents épargnent c'est davantage par précaution qu'en prévision d'une augmentations des impôts.