Les nouveaux Lénines de l'humanitaire


Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, professeur associé à l'Institut d'études politiques (Paris) et membre du Crash*
Alternatives Internationales n° 051 - juin 2011
couverture
Pays émergents : être ou ne pas être occidental
— juin 2011 —

En 2001, la guerre d'Afghanistan a commencé comme une opération de police internationale contre les bases d'Al-Qaida où avaient été préparés les attentats du 11-Septembre. Aucune opposition ne s'était alors manifestée, le droit des Etats-Unis à se défendre contre des attaques terroristes ne faisant de doute pour personne, pas même pour ses adversaires habituels. Il ne fallut pas longtemps à la coalition alors formée pour venir à bout du régime taliban. Au nom de la " guerre globale contre le terrorisme ", slogan adopté à ce moment par l'administration Bush, la présence internationale fut cependant pérennisée tandis que les raisons mises en avant pour la justifier se diversifiaient. Reconstruction du pays, de l'État de droit, de la démocratie, on peut allonger la liste des objectifs vertueux dont se réclame l'Otan pour légitimer la poursuite de l'occupation militaire de l'Afghanistan. Anders Fogh Rasmussen, secrétaire général de cette organisation, énumère volontiers les écoles, dispensaires et kilomètres de routes construits, les progrès dans l'accès des filles à l'éducation, la tenue d'élections libres et autres bienfaits dont nous ne pourrions que nous féliciter. Il est utile de rappeler que cet ancien Premier ministre du Danemark s'était fait connaître par son alliance gouvernementale durable avec une extrême droite particulièrement dure et son combat contre l'Etat providence, ainsi que par un engagement actif aux côtés des néoconservateurs prônant l'invasion de l'Irak.

Mais revenons à l'Afghanistan, passé du statut de repaire de terroristes à celui de terre de mission civilisatrice. Nicolas Sarkozy, dont le profil politique semble se rapprocher de celui de Rasmussen jusqu'à se confondre avec lui, ne manque jamais de mettre au premier plan les droits de l'homme - et plus encore de la femme - lorsqu'il s'agit d'expliquer ce que font nos troupes dans ce pays. Il cite très régulièrement l'exemple des femmes à qui les talibans coupent les mains pour les punir de s'être verni les ongles, bobard déjà utilisé par la propagande américaine pendant la guerre du Vietnam et destiné à planter le décor édifiant du combat de la " civilisation contre la barbarie ". De façon plus réaliste, on notera que plusieurs dizaines de milliers de morts en dix ans ont fait de la peur et de la haine, mais aussi de la corruption et de la drogue, les principales matières premières désormais produites dans le pays. Qui peut, de plus, ignorer aujourd'hui que la négociation avec les talibans est inévitable et que ceux-ci seront bientôt au pouvoir à Kaboul ?

Forts de ces " réussites ", auxquelles on pourrait ajouter la " guerre humanitaire " de Somalie, la " démocratisation " par la force de l'Irak et quelques autres encore, les usual suspects - France, Grande-Bretagne et Etats-Unis - se sont lancés dans une nouvelle guerre pour les droits de l'homme en Libye. La précipitation dans laquelle la décision a été prise n'a soulevé que peu de questions, justifiée qu'elle était par l'imminence d'un massacre à Benghazi. Cette menace était-elle réelle ? Rien n'est moins sûr, car 1 000 soldats coupés de leurs bases arrière, soutenus par 30 chars sont une force bien réduite pour prendre le contrôle d'une ville insurgée de 800 000 habitants, étendue sur 30 kilomètres de long [1]. La destruction de 5 chars aurait suffi à empêcher le carnage annoncé, selon l'Otan. Pourquoi ne pas s'être arrêté là, si le but était la prévention de la tuerie de Benghazi ? Ce qui est bien réel en revanche, ce sont les centaines, voire les milliers de morts que cette guerre a déjà entraînés au moment où ces lignes sont écrites, ainsi que l'enlisement prévisible à la lecture d'un objectif aussi vague et extensible à l'infini que la " protection des populations civiles " [2]. Le mouvement profond - et nécessairement chaotique - de contestation des dictatures parti de Tunisie est l'une des meilleures nouvelles qui nous soient parvenues depuis longtemps. Ce n'est pas en reproduisant les errements politiques de ces vingt dernières années faits de mensonge et de violence, attributs primordiaux de ce néoléninisme humanitaire, que nous allons le renforcer.

En savoir plus

*Crash, Centre de réflexion sur l'action et les savoirs humanitaires de Médecins sans frontières : www.msf-crash.org


Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, professeur associé à l'Institut d'études politiques (Paris) et membre du Crash*
Alternatives Internationales n° 051 - juin 2011
 Notes
 Commentaires
ML, le 22/06/2011 à 10:01
OK pour la critique de l'impérialisme humanitaire, mais que vient donc faire Lénine dans cette histoire là ?

A moins qu'il ne s'agisse de démolir également Lénine au passage !?

ML
Verbeeren Pierre, le 22/06/2011 à 10:56
Encore un article de l'excellent Brauman écrit trop vite, au départ d'une chouette nouvelle idée (les nouveaux Lénines) mais totalement inconstruite. Brauman, aujourd'hui, c'est un peu comme Picasso. Excellent mais sa production industrielle est totalement inintéressante. Par contre, quand il veut faire du bon, c'est du tout bon.
tos, le 22/06/2011 à 11:41
néocolonialisme humanitaire oui
ou comme le dit ML impérialisme humanitaire
voila bien ce dont il s'agit
c'est a dire, exactement ce qu'aurait dénoncé Lenine, s'il était encore parmi nous ...
je ne comprends pas ce concept (oxymore d'ailleurs)

dommage car pour ce que vous dénoncez, je suis tout à fait d'accord - meme si l'idéologie qui est derriere est loin d'etre celle que vous pointez ???? ! ! ! ! ! !?????
Rosaluis, le 24/06/2011 à 11:06
Effectivement, la référence à Lénine est mal explicité ici, mais elle m'apparaît claire. Il suffit de regarder l'histoire sans oellières idéologiques.
Ce en quoi les nouveaux thuriféraires de l'humanitaire sont comparables à Lénine et aux bolchéviks, c'est dans la volonté de parler pour les autres, au nom de la libération des masses et au final à leur imposer le pouvoir sans partage d’une petite minorité.
La révolution sera l'oeuvre des masses et non le produit d'une avant garde de politiciens ou de révolutionnaires professionnels.
CR, le 28/06/2011 à 09:34
Lénine aurait pu écrire ce texte. Très mauvais titre.
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