Dossier Toxicologie

Neurotoxiques : les nerfs à vif

Gérard Lasfargues, Professeur de médecine du travail | Dossier Web n° 068 - mai 2008

En France, de nombreux salariés sont exposés à des substances neurotoxiques. Solvants, composés organiques ou métalliques peuvent altérer gravement le fonctionnement du système nerveux. Parfois à l'origine d'intoxications aiguës, il peuvent aussi générer des atteintes sur le long terme, moins repérables, car résultant d'expositions à "faibles" doses.

En milieu de travail, de nombreuses substances chimiques peuvent altérer le fonctionnement du système nerveux. Il s'agit des neurotoxiques. Ces derniers peuvent provoquer des atteintes graves du système nerveux central ou périphérique (voir encadré).

Les encéphalopathies ai-guës, atteintes du système nerveux central, résultent ainsi d'expositions aiguës accidentelles ou répétées à de nombreux agents volatils. A l'origine de ces intoxications, on retrouve fréquemment les solvants chlorés (trichloréthylène, perchloréthylène…), les solvants aromatiques (benzène, toluène…), les éthers de glycol, le white-spirit et les essences spéciales, les alcools, les aldéhydes, les cétones… Aucun solvant, quel qu'il soit, n'est inoffensif. Ces neurotoxiques pénètrent dans l'organisme principalement par voie respiratoire mais aussi à travers la peau. Leur neurotoxicité est liée à leur caractère lipophile, qui les rend aptes à se fixer sur les tissus riches en graisse comme le tissu nerveux. De nombreux secteurs d'activité utilisent ces produits régulièrement et en grandes quantités: la peinture, l'industrie chimique, l'imprimerie, le dégraissage des métaux, etc. En dehors des solvants, d'autres agents organiques comme le monoxyde de carbone, les pesticides organophosphorés, les produits de fumigation utilisés en agriculture (bromure de méthyle…) ou certains composés métalliques (plomb, mercure, manganèse, aluminium…) sont potentiellement à l'origine d'encéphalopathies aiguës.

Du mal de tête au coma

Les symptômes de l'encéphalopathie sont proches de ceux de l'intoxication alcoolique: somnolence, maux de tête, défaut de vigilance, ébriété, perte de sensibilité. Ils peuvent aboutir à des accidents du travail graves mais aussi à des atteintes sérieuses du système nerveux central: troubles de l'équilibre, tremblements et mouvements désordonnés involontaires, convulsions, états démentiels, coma.

Bien que moins bien repérée, l'exposition répétée à ces produits sur une longue période mais à des concentrations faibles - inférieures aux valeurs limites atmosphériques - peut également avoir des effets: altérations insidieuses et discrètes des fonctions cognitives, sensorielles, motrices; diminution des performances intellectuelles; instabilité émotionnelle (troubles de l'humeur et du comportement, états dépressifs chroniques). Ce "syndrome psychorganique des solvants" a été clairement identifié grâce aux études épidémiologiques utilisant des batteries de tests neuropsychologiques appropriés.

Enfin, du côté du système nerveux périphérique, les nerfs crâniens sont également sensibles à de nombreux agents neurotoxiques, avec pour conséquence des altérations sensorielles de la vision, de l'odorat, de l'audition ou des vertiges. La polynévrite correspond ainsi à une lésion des nerfs périphériques et se traduit par des fourmillements, des engourdissements, des crampes, une perte de la sensibilité au niveau des mains et des pieds, voir une diminution de la force musculaire. Concernant cette affection, les toxiques les plus en cause sont le n-hexane, la méthylbutylcétone, les solvants chlorés, le sulfure de carbone, le plomb. Les pesticides organophosphorés altèrent, eux, la transmission de l'influx nerveux aux muscles striés squelettiques ou aux muscles lisses du coeur, des organes du tube digestif et des glandes. Des intoxications liées à ces produits donnent des troubles digestifs, musculaires, respiratoires et cardiaques.

Risques banalisés

Chaque année, en France, des millions de tonnes de solvants continuent d'être utilisés. Ces agents entrent dans la composition de plusieurs dizaines de milliers de produits de formules différentes. Plusieurs centaines sont manipulées de façon courante, bien souvent sans les mesures de protection nécessaires. Si les effets des neurotoxiques sont variés, les situations d'expositions à risque le sont aussi. Nombre de salariés sont notamment soumis à des polyexpositions risquant de multiplier les effets néfastes de ces substances sur la santé.

Les risques à long terme, neurotoxiques mais aussi cancérogènes ou pour la reproduction de tous ces agents chimiques, sont banalisés. Et des mesures préventives efficaces, comme le remplacement possible des solvants les plus dangereux, demeurent trop souvent inappliquées.

Il existe des tableaux de maladies professionnelles concernant les risques neurotoxiques. Ceux-ci permettent la réparation d'atteintes centrales ou périphériques en rapport, par exemple, avec des expositions aux solvants. Mais, dans ce domaine comme dans d'autres, la sous-déclaration de ces pathologies est patente. Ces facteurs, ajoutés à la présence d'effets non spécifiques différés dans le temps, expliquent le manque de visibilité so-ciale de ces risques professionnels. Seule une politique systématique d'identification et d'évaluation précise des expositions permettrait de lancer un débat social sur ce sujet avec les acteurs de l'entreprise. Une étape nécessaire avant la mise en place d'une prévention primaire adaptée.

Gérard Lasfargues, Professeur de médecine du travail | Dossier Web n° 068 - mai 2008
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