Saturnisme: les ouvriers peintres contre la céruse

Judith Rainhorn, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Valenciennes
Santé & Travail n° 065 - janvier 2009

Grèves, articles, conférences… A l'aube du XXe siècle, la fédération CGT des ouvriers peintres veut rallier opinion publique, experts et politiques à sa cause: faire interdire les peintures à la céruse, source du saturnisme qui ravage la profession.

La vie des hommes avant tout!" Le 21 juillet 1905, les murs des quartiers populaires de Lille se couvrent d'affiches dénonçant les producteurs de céruse, industriels "homicides" qui font du profit au détriment de la santé des ouvriers qui la fabriquent (voir encadré) ou l'utilisent. Parmi ces derniers, les peintres en bâtiment sont en tête des victimes du saturnisme, comptant pour la moitié des malades environ. Cette mobilisation débouche sur la plus grande grève de peintres qu'ait connue le Nord au début du siècle: au printemps 1906, plus d'un millier d'entre eux cessent le travail à Lille, Roubaix, Armentières, plusieurs centaines à Douai et Valenciennes. Au mois de mai, la vague contestataire atteint Paris, où 5 000 à 10 000 peintres se mettent en grève. Dans la plupart de ces conflits, la revendication de l'interdiction de la céruse accompagne celles, plus traditionnelles, de la réduction du temps de travail et de l'augmentation du salaire horaire.

Exposés en première ligne, les ouvriers cérusiers

Au XIXe siècle, l'industrie de la céruse est en pleine croissance. Un petit millier d'ouvriers y travaillent, généralement selon le procédé dit "hollandais": des lames de plomb sont roulées en spirale et enfermées dans un mélange d'acide acétique et de fumier de cheval. Après plusieurs semaines, elles sont décapées et les écailles de céruse qui s'en détachent sont broyées, opération qui dégage une quantité considérable de poussières plombiques. Les ouvriers conditionnent ensuite la céruse en barils de poudre, en pains ou en pâte prête à l'emploi quand elle est mélangée à de l'huile de lin.

Très tôt, les industriels eux-mêmes ont pris conscience de la dangerosité de ce travail et tenté d'apporter des perfectionnements techniques afin d'en diminuer l'insalubrité: c'est le cas de l'usine "modèle" de Théodore Lefebvre, à Lille, récompensée lors de plusieurs expositions universelles (1837, 1844, 1867, 1889). Ces améliorations n'empêchent pas les ouvriers cérusiers d'être victimes du saturnisme dans d'effrayantes proportions: selon les entreprises, ce sont jusqu'à 50% des ouvriers qui sont hospitalisés chaque année pour des lésions plus ou moins graves atteignant le système digestif puis le système nerveux central, souvent de façon irréversible.

Editoriaux de Clemenceau

C'est que le lien entre "blanc poison" et saturnisme est connu depuis longtemps: dès la fin du XVIIe siècle, le médecin italien Ramazzini a incriminé le plomb dans l'apparition des "coliques métalliques", dites également "coliques du peintre". Pigment dérivé du plomb, le blanc de céruse est utilisé de façon massive dans la peinture en bâtiment en raison de sa blancheur intense, de son fort pouvoir couvrant et de sa résistance aux intempéries. Son usage s'est considérablement renforcé au cours du XIXe siècle. Or le début du XXe siècle est le théâtre d'une joute extrêmement nourrie sur la question du saturnisme dans les milieux médicaux, hygiénistes, politiques (1) et syndicaux. Les débats prennent une dimension nationale à partir de 1901, grâce à une vigoureuse campagne de presse et notamment aux éditoriaux de Georges Clemenceau dans L'Aurore. Défenseurs et adversaires acharnés de la céruse s'affrontent alors à coups de "preuves" scientifiques et de tableaux statistiques, tandis que grandit au sein de la population ouvrière le souhait de voir le blanc de plomb remplacé par le blanc de zinc, nettement moins toxique.

A son tour, après des années d'une indifférence tenace liée à son lent accouchement idéologique, la jeune CGT entre vers 1902 dans le concert de dénonciations. Dans la presse syndicale - en particulier Le travailleur du bâtiment, organe de la fédération nationale -, la céruse est régulièrement accusée d'être un violent poison qui atteint les peintres en de multiples occasions: lors de la préparation des peintures sur le chantier (jusqu'en 1902, on emploie de la céruse en poudre), de leur application (éclaboussures), de l'enduisage et du ponçage des surfaces (poussières respirées et ingérées, plaies aux mains avec les couteaux à enduire qui sont des portes d'entrée du produit dans le corps), ou encore pendant les pauses-déjeuner (mains et vêtements souillés). Le milieu ouvrier s'indigne de la persistance de ce puissant toxique sur les chantiers, à l'image du poète Clovis Hugues: "Votre céruse est loin d'être un sel innocent: / Elle durcit les os, elle corrompt le sang; / Et comment voulez-vous qu'elle vous fasse grâce, / Quand vous la maniez comme le vent qui passe / Travaille dans les cieux les fluides épars? / Que de gens, à trente ans, sont déjà des vieillards / Pour avoir respiré le blanc poison qui vole / Dans la lumière, avec le souffle et la parole!" (2)

Informer et exhorter à la révolte

A cette époque, l'artisan principal de la mobilisation ouvrière contre la céruse est le trésorier de la Fédération nationale des ouvriers peintres, Abel Craissac. Sous sa houlette, le combat de la CGT contre la peinture au plomb s'adresse d'abord aux ouvriers victimes de ce poison: information, exhortation à la révolte contre les conditions de travail, articles dans la presse syndicale, etc. La mobilisation est d'autant plus ardue que la résignation et le fatalisme, voire le déni de la maladie, sont alors monnaie courante chez les peintres.

Mais le syndicaliste Craissac veut également sensibiliser l'opinion publique, considérée comme un rouage essentiel en matière de santé au travail. Alertant journalistes et parlementaires sur les dangers du blanc de plomb, il multiplie les conférences aux quatre coins de la France, entraînant dans son sillage des experts, médecins et chimistes, ainsi que des peintres victimes du saturnisme paralysés, destinés à être "exhibés" pour attester la réalité de l'épidémie. Infatigable, Abel Craissac parvient à mobiliser des réseaux sociaux et politiques qui dé­passent largement la sphère ouvrière et cégétiste. Médecins, hygiénistes, réformateurs sociaux, francs-maçons, ils sont nombreux à se joindre à la lutte contre les "poisons industriels" dont sont victimes les travailleurs, constituant ainsi de précieux relais d'opinion.

Repère

Les symptômes du saturnisme, résultant d'une intoxication par le plomb, sont très divers. La forme aiguë de la maladie se caractérise par de violentes douleurs abdominales ("coliques de plomb") et des atteintes neuropsychiques. Sa forme chronique ajoute à ces manifestations troubles du comportement, pertes de mémoire, maux de tête, hypertension artérielle, cécité, paralysie des membres…

La loi de 1909, une demi-victoire

Présentée comme une victoire ouvrière dans la longue bataille parlementaire contre la céruse, la loi du 20 juillet 1909 n'est pourtant qu'une demi-mesure: elle interdit l'usage de la céruse dans tous les travaux de peinture, sans pour autant en interdire la production. Son entrée en vigueur est prévue pour 1915, laissant ainsi le temps d'une reconversion possible aux industriels du secteur. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, l'usage de la peinture au plomb sur les chantiers demeure donc légal dans les textes, quasi général dans les faits.

Dans le même temps, on rejette la responsabilité du saturnisme sur les peintres, que l'on incite à adopter des mesures de prévention (masque, gants, hygiène des mains, etc.). Il n'empêche que la responsabilité des employeurs finira par être reconnue: dès le vote de la loi du 25 octobre 1919 instituant le système de réparation des pathologies liées au travail, les affections dues au plomb et à ses composés font l'objet d'un des deux premiers tableaux de maladies professionnelles - l'autre étant relatif aux affections causées par le mercure. Deux ans plus tard, l'intervention du Bureau international du travail permet l'adoption d'une convention interdisant la céruse, ratifiée par la France en 1926. La mobilisation des nouvelles instances nationales et internationales du travail a désormais pris le pas sur les combats ouvriers du début du siècle.

En savoir plus

"La production de céruse en France au XIXe siècle: évolution d'une industrie dangereuse", par Laurence Lestel, Techniques & Culture n° 38, juillet-décembre 2001.
"Perception du risque au travail et préhistoire d'une maladie professionnelle: l'industrie de la céruse dans le Nord de la France (1800-1950)", par Jean-Paul Barrière, dans Risques et prises de risques dans les sociétés industrielles, sous la dir. de Denis Varaschin, éd. Peter Lang, 2007.

(1)

Parmi eux, le député socialiste Jules-Louis Breton. Voir sa biographie dans Santé & Travail n° 63, juillet 2008, page 48.

(2)

L'empoisonné, écrit en 1901, publié en 1929.

 Notes
(1)

Parmi eux, le député socialiste Jules-Louis Breton. Voir sa biographie dans Santé & Travail n° 63, juillet 2008, page 48.

(2)

L'empoisonné, écrit en 1901, publié en 1929.

© Alternatives Economiques. Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle des pages publiées sur ce site à des fins professionnelles ou commerciales est soumise à l’autorisation d'Alternatives Economiques (Tel : (33) 03 80 48 10 25 - abonnements@alternatives-economiques.fr ). En cas de reprise à des fins strictement privées et non commerciales merci de bien vouloir mentionner la source, faire figurer notre logo et établir un lien actif vers notre site internet www.alternatives-economiques.fr.