Pédagogie de la crise

Bruno Lapeyssonnie
Alternatives Economiques n° 221 - janvier 2004

Histoire et faiblesse du traitement cathodique de la crise économique et de ses conséquences sociales.

La télévision n'est-elle que le reflet des évolutions économiques et sociales, ou y participe-t-elle par la représentation du monde qu'elle impose, plus ou moins explicitement? L'exemple de la crise et de ses effets vus à travers le tube cathodique donne l'occasion de réfléchir à cette question. A la fin des années 70, la prise de conscience de la situation est encore très faible et la télé se veut pédagogue: François de Closets explique doctement dans son émission L'enjeu (1978) la montée du chômage par la crise de l'énergie: "En 1990, il n'y aura plus de pétrole, il faut donc ralentir la croissance et donc accepter la montée du chômage." Court et simpliste, mais, déjà, le caractère inéluctable et fatal des mécanismes économiques est mis en avant.

L'année 1984 marque un tournant dans la "pédagogie de la crise". Vive la crise! donne une leçon de morale, sous le masque d'un cours d'économie qui commence par "La crise? Quelle crise?" et se clôt par "On aura ce qu'on mérite!". Ambitions, le show de Bernard Tapie (futur ministre de la Ville) et de Jean-Louis Borloo (actuel ministre de la Ville), vante les vertus de l'entrepreneur. La décennie 80 s'achève par une rafale d'émissions du même type: Crise, krach, boum! (1988), La France paresseuse et Vive la France! (1989), etc. Difficile de mesurer les effets d'une telle avalanche sur l'opinion, mais elle ne fut certainement pas totalement anodine. Les "années fric" furent aussi celles de la culpabilisation par écran cathodique interposé (cf. les témoignages de chômeurs "honteux"), de l'acceptation de la fatalité de la crise (qui nous dépasse), de la soumission (aux lois de l'économie de marché), de l'exclusion (décidément, on ne sera jamais de ce monde), du silence de celles et de ceux qui, victimes au premier chef, s'enfonçaient dans la précarité et le doute.

Virage à 180 degrés dans les années 90: on multiplie les émissions et les documentaires sur les dégâts sociaux de la crise. Souffrances en France (avec l'abbé Pierre et Pierre Bourdieu, sur France 3 en 1993) dresse un état des lieux sans espoir de la condition des classes laborieuses. De temps à autre, une prise de recul (Paroles ouvrières, paroles de Wonder, un film de Richard Copans, en 1996), une mise en perspective (Le temps du profit, le temps du mépris, émission Etats d'urgence sur France 3, en 1997) permettent de dépasser le simple témoignage, fut-il poignant. Mais rares furent les comptes-rendus donnant un peu d'espoir: la lutte des ouvrières de Maryflo (Combats de femmes, film d'Hervé Nisic, en 1998) se termine par la fermeture de l'usine, le combat quotidien de la petite équipe de Coûte que coûte (Claire Simon, 1995) débouche sur le dépôt de bilan. Quant au conflit de 1995, la télévision en rendit finalement assez peu compte, en dehors des journaux télévisés: Arte proposa un documentaire, Paroles de grève (Sabrina Malek et Arnaud Soulier, 1995) et une fiction, Nadia et les hippopotames (Dominique Cabrera, 2000). C'est peu.

Est-ce à dire que la télévision a déserté le champ social? D'un côté, le déversement quasi quotidien des angoisses existentielles exacerbe la crise des individus en les renvoyant à eux-mêmes (C'est mon choix, Ça se discute). D'un autre côté, la crispation cathodique sur les questions d'insécurité accapare les écrans: insécurité dans les banlieues, sur les routes, dans nos assiettes, dans nos poumons. Pendant ce temps-là, "l'insécurité sociale", concept exploité par le Front national, gagne du terrain. La télévision n'en est évidemment pas seule "coupable", mais elle doit en assumer sa part de responsabilité.

Notre sélection:

• Coûte que coûte, l'excellent documentaire de Claire Simon sur la vie d'une PME est disponible pour 23 T chez Doriane Films, 11, rue Dorian, 75012 Paris, tél.: 01 44 74 77 11, site Internet: www.doriane-films.com

• Le chômage a une histoire, de Gilles Balbastre (diffusé sur France 5 en 2001) est projeté en salle encore actuellement dans les circuits parallèles.

Bruno Lapeyssonnie
Alternatives Economiques n° 221 - janvier 2004
 Commenter cet article
J'ai déjà un compte, je m'identifie :

Mot de passe oublié?

Je n'ai pas de compte, je m'inscris :

Votre email :
Les trois derniers numéros



Votre email :

Je m'abonne et je commande



Offres d’emploi
    > Voir toutes les offres

    <a href="page.php?rub=99"><img src="pics/fr/mes-achats.gif" alt="Mes achats">

    Santé & Travail : Contacts | Qui sommes-nous ? | Informations légales | Signaler un contenu illicite
    Abonnements : 12 rue du Cap Vert 21800 Quetigny - Tel 03 80 48 10 25 - Fax 03 80 48 10 34 - accès au formulaire de contact
    Rédaction - Santé & Travail : Pôle information de la Mutualité française - 255, rue de Vaugirard - 75719 Paris Cedex 15
    01 40 43 34 73 - accès au formulaire de contact
    © Santé & Travail. Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, des pages publiées sur ce site est soumise à
    l’autorisation de : Santé & Travail. Ce site fait l’objet d’une déclaration auprès de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés sous le numéro 821101
    Santé et Travail/Accueil