Dossier Les maladies professionnelles

Programme de surveillance épidémiologique : un salarié sur dix souffre d'un TMS


Joëlle Maraschin, Journaliste
Dossier Web n° 066 - mai 2008

Pas moins de 10% des salariés présentent une ou plusieurs pathologies des membres supérieurs. Tel est l'un des constats dressés dans le cadre d'un programme expérimental de surveillance épidémiologique des TMS actuellement développé dans la région Pays-de-la-Loire. Cette initiative de l'Institut de veille sanitaire (InVS) constitue une grande première en France, où les études de ce type sur les maladies professionnelles font encore cruellement défaut. A terme, elle permettra de mieux orienter la prévention.

"Nos premiers ré sultats indi quent que l'ampleur des trou bles musculo-squelettiques [TMS] est énorme chez les salariés fran çais. C'est beaucoup plus élevé que ce que l'on pensait! De plus, la moitié des salariés se sont plaints de douleurs au niveau des membres supérieurs au cours des douze derniers mois", s'inquiète Yves Roque laure. Spécialiste des pathologies pro fession nelles au CHU d'Angers, ce médecin coordonne un programme expérimental de surveillance épidémiologique des TMS, développé dans la région Pays-de-la-Loire (1) dans le cadre d'un partena riat entre la direction ré gionale du Travail, de l'Em ploi et de la Forma tion pro fes sionnelle (DRTEFP), l'Ins titut de veille sani taire (InVS) et l'université d'Angers. But de l'opération, qui a débuté en 2002 et s'achèvera en 2004: établir une cartographie de l'état de santé des salariés et des risques de TMS.

"Mis à part le pro gramme national de sur veil lance du mésothé liome, la surveillance épidémiologique des maladies professionnelles en France n'existe pas. Pour tant, nous avons besoin de ces données pour piloter la prévention", souligne Marcel Goldberg, spécialiste de l'épidémiologie des maladies professionnelles et conseiller de l'InVS. Le jeune dépar tement "santé travail" de l'Institut, engagé dans cette surveillance, a dé cidé de financer le programme, dont le budget s'élève à 500000 euros.

Trois réseaux de médecins

L'étude s'appuie sur trois réseaux, dont les résultats croisés permettront à terme une analyse des plus fines. Le premier réseau regroupe 68 mé de cins du travail de la ré gion. Ceux-ci ont suivi en 2002 quelque 1500 sa lariés, tous secteurs confondus (mis à part l'Edu ca tion nationale, où il n'existe pas de médecins du travail à proprement parler). Ils se sont principalement attachés aux troubles des mem bres supérieurs. Le re cueil des données et l'examen clinique ont été effectués selon les re com mandations du pro tocole eu ropéen Saltsa pour le dépistage des TMS et l'éva luation des facteurs de risque. Validé en 1999, cet outil diagnostique, dont la sensibilité est reconnue par les experts des TMS en Europe, n'avait jusque-là jamais été utilisé en France.

La première analyse des résultats de 2002 montre ainsi que 10% des salariés présentent au moins une pathologie des mem bres supérieurs diagnostiquée par le médecin du travail: 8% sont atteints d'un syndrome de la coiffe des rotateurs (in flammation douloureuse au niveau de l'épaule), 2% d'épicondylite laté rale (inflammation douloureuse à proximité du coude) et 3,8% d'un syndrome du canal carpien (compression du nerf médian au niveau du poignet, connue également sous le sigle SCC). Au-delà de 50 ans, la fréquence de ces TMS est accrue: 15% des salariés souffrent d'un syndrome de la coiffe des rotateurs, 5% d'épicondylite et 7% d'un SCC. Toute fois, les TMS étant des pathologies multifactorielles, il est encore trop tôt pour déterminer le nombre de maladies professionnelles parmi les salariés touchés. "On ne peut pas dire, avec ces résultats, que 10% des salariés ont une patho logie professionnelle de type TMS", prévient Yves Roquelaure.

S'agissant des plaintes des salariés, la moitié d'entre eux déclarent avoir ressenti une douleur (épaules, coudes, poignets, mains) au cours des douze derniers mois, 1 sur 3 la semaine précédant l'enquête et 1 sur 6 pendant au moins un mois au cours de l'année écoulée. Chez les plus de 50 ans, 6 sur 10 ont souffert au moins une fois au cours des douze derniers mois et 3 sur 10 ont souffert pendant au moins un mois.

Quant aux facteurs de risque, selon le constat provisoire de l'analyse en cours, entre 50 et 60% des salariés sont concer nés par au moins deux éléments favorisant le dé veloppement d'un TMS. A noter que l'échan tillon est représentatif des sa lariés de la région, en termes de structure d'âge, de répartition par département, de type de contrat, de secteur et de répartition employés-cadres. Les femmes sont néanmoins sous-représentées - elles sont 600 sur les 1500 sa lariés -, en raison de la non-inclusion de l'Educa tion na tionale.

SCC: plus fréquent chez les femmes

Le deuxième réseau vise à déterminer l'incidence, c'est-à-dire le nombre de nouveaux cas, du syn drome du canal carpien dans la population générale, et ce, à partir des signalements des médecins neurologues ou neurophysiologistes du dé par tement de Maine-et- Loire. "Des études ont bien été réalisées dans certaines en treprises, mais nous ne connaissons pas l'incidence de ce syndrome dans la population générale. Le syndrome du canal carpien est utilisé là comme une pathologie traceuse, qui reflète l'ensemble des TMS du membre supérieur dans la population générale", explique Catherine Ha, médecin de santé pu blique chargée du suivi du programme pour l'InVS.

Les données recueillies permettent de chiffrer l'incidence à 1,5 nouveau cas de SCC en 2002 pour 1000 personnes suivies par les médecins neurologues et neurophysiologistes. Les femmes sont davantage touchées, avec 2,19 cas pour 1000, contre 0,85 pour les hommes. L'ana lyse plus fine, en fonction de l'autoquestion naire retourné par les patients, indique que l'incidence du SCC est quatre fois plus fré quente, les deux sexes confondus, chez les personnes qui travaillent ou qui ont travaillé au cours des cinq dernières an nées. "Cette étude est, encore une fois, la première du genre en France. Nous n'avions pas d'étu des montrant que le SCC est effectivement plus fréquent chez les personnes qui travaillent. Cela confirme des don nées internationales", commente Yves Roque laure.

Evaluer la sous-déclaration

Le troisième réseau, qui regroupe quant à lui 200 médecins du travail de la région, a notamment pour objectif d'évaluer la sous-déclaration des maladies à caractère professionnel (MCP). Car si personne ne nie plus aujourd'hui une sous-déclaration des TMS et, plus largement, des pathologies imputables à l'activité professionnelle, on ne connaît pas vraiment l'ampleur du phénomène. "Depuis 1984, nous recueillons dans notre région les données concernant les MCP. Cependant, ces données ne sont pas exhaustives, car certains médecins font la déclaration, d'autres pas", précise Annie Touranchet, médecin-inspecteur régional du travail dans les Pays-de-la-Loire.

Le protocole mis en place s'adresse à des médecins volontaires, lesquels s'engagent à déclarer toutes les MCP qu'ils auront vues sur une période d'une semaine. "Le taux de morbidité professionnelle sera dans ce cas beaucoup plus fiable", estime Annie Touranchet. Une pre mière semaine de déclaration était programmée pour le début octobre; deux autres se maines seront organisées en 2004. "Cette étude va nous permettre à terme d'évaluer la sous-déclaration des TMS. Les trois ré seaux sont ainsi complémentaires les uns des autres. Le programme va enfin nous permettre de mettre en évidence la part attribuable au travail dans les TMS."

Pour les spécialistes, les réseaux ainsi mis en place représentent les outils de surveillance de demain. "La surveillance épidémiologique dans le do maine de la santé au travail est une démarche nouvelle dans notre pays, rappelle Catherine Ha. L'objectif du programme dans les Pays-de-la-Loire est aussi de rechercher les outils d'une surveil lance pérenne et pertinente." Il est prévu, à terme, d'éten dre cette surveillance aux autres régions, mais sous forme simplifiée.

Surveiller d'autres pathologies

Pour Marcel Goldberg, les initiatives de l'InVS concernant les TMS ou le mé sothéliome permettent de développer une ap proche méthodologique qui pourra être appliquée à d'autres pathologies. Ainsi, il est prévu de lancer dans la région Centre un programme analogue sur le thème "santé mentale et travail".

En attendant l'ex tension du programme "TMS" à d'autres ré gions, les spécialistes qui l'animent prévoient une large diffusion de leurs résultats à l'ensemble des salariés, que ce soit par le biais des médias, des revues spécialisées ou des médecins du travail qui se sont engagés à restituer les conclusions de l'étude aux CHSCT. "Nous al lons à présent disposer d'un état des lieux qui nous permettra de guider la prévention dans les secteurs à risque, affirme Yves Roquelaure. Le gros problème, en France, c'est que nous n'avons toujours pas les moyens d'éva luer les actions de prévention."

(1) Les Pays-de-la-Loire ont été choisis par l'InVS en raison de la présence de spécialistes des TMS dans cette région.


Joëlle Maraschin, Journaliste
Dossier Web n° 066 - mai 2008
 Notes

(1) Les Pays-de-la-Loire ont été choisis par l'InVS en raison de la présence de spécialistes des TMS dans cette région.

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