Dossier Les maladies professionnelles

Quand les pesticides portent sur les nerfs


Corinne Duhamel, Journaliste
Dossier Web n° 066 - mai 2008

Selon le Laboratoire santé, travail, environnement (LSTE) de Bordeaux, plusieurs études épidémiologiques tendraient à conforter l'hypothèse d'un effet des pesticides sur le système nerveux humain. Une exposition prolongée pourrait notamment accroître le risque de pathologies neurodégénératives, telles que la maladie de Parkinson.

Les pesticides ont-ils un effet sur le système nerveux? Si l'on en croit les travaux menés par le La bo ratoire santé, travail, environnement (LSTE), rattaché à l'univer sité de Bordeaux 2, un cer tain nombre d'études épi démiologiques réalisées en France comme à l'étranger semblent conforter cette hypo thèse. Depuis plusieurs années, ce laboratoire travaille sur la question, en menant ses pro pres études ou en recensant les ré sultats obtenus par d'autres équipes de recherche. Ainsi, en 1998, dans un article (1) intitulé "Effets retardés des pesticides sur la santé: état des connaissances épidémiologi ques", une équipe du LSTE indiquait que les études publiées jusqu'à la fin des années 1990 avaient "mis en évidence des liens avec des effets retardés sur la santé, principalement dans les champs des cancers (notamment hématologiques), des effets neurologiques et des troubles de la repro duc tion". Les auteurs précisaient néanmoins que ces résultats avaient été obtenus malgré des difficultés de caractérisation de l'expo sition, "liées à la nature ré trospec tive des études".

Repères

La France est le premier consommateur européen de pesticides (herbicides, fongicides et insecticides). Avec près de 100000 tonnes répandues chaque année, elle représente le troi sième marché mondial, après les Etats-Unis et le Japon. La moitié des spécialités commerciales utilisées actuellement sont apparues sur le marché après 1985. En 1994, selon le ministère de l'Agri culture, leur nombre était de 8763, correspondant à 906 substances actives. Toujours en France, on estimait déjà en 1985 que le nombre de personnes exposées professionnellement se situait entre 700000 et un million.

De fait, les pesticides regroupent de nombreuses spécialités de toxicité variable pour l'homme. Cer tains produits peuvent présenter une toxicité aiguë importante mais être facilement éliminés par l'organisme. D'autres produits, de toxicité aiguë moindre, peuvent, en revanche, s'accumuler dans l'organisme et induire des effets à plus long terme, comme les métaux lourds et les substances organochlorées. Enfin, il existe des pesticides qui ciblent des mécanismes du système nerveux chez les insectes. C'est le cas notamment des organophosphorés, dont le principe d'action réside dans l'inhibition de l'acétylcho linesté rase. Or, l'acétylcholinestérase est un enzyme qui joue un rôle essentiel dans la transmission de l'influx nerveux vers les muscles chez l'homme. Son inhibition prolongée peut entraîner confusion, perte de réflexes, voire des paralysies.

Un lien avec la maladie de Parkinson?

Dans l'article de 1998, l'équi pe du LSTE précisait qu'après un empoisonnement par un organophos phoré, "trois grands types d'effets seraient suscep tibles de se produire à moyen ou long terme: des polyneuropathies, des troubles neuropsychologiques et des maladies neurodégénératives telles que la maladie de Parkin son". Certains de ces troubles (faiblesse musculaire et troubles de l'humeur, dépression, difficultés de concentration) ont été étudiés après une exposition prolongée aux pesticides. Des liens semblent exister, mais la diffi culté vient de ce que d'autres facteurs peuvent entrer en ligne de compte, tels que les dé pressions retrouvées parmi des populations agricoles. En revanche, concernant la ma ladie de Parkinson, la thèse de la conjonction de facteurs génétiques et environnementaux, dont l'utilisation de pesticides, semble plus aboutie.

De nombreuses études épidémiologiques - dites "d'observation" - se sont penchées depuis les années 1980 sur l'existence d'un lien en tre exposition aux pesti cides et survenue d'une maladie de Par kinson. Des études cas-té moins (2) prenant en compte l'exposition à différents facteurs environnementaux, dont les pesticides, ont également été conduites. Toutefois, les résultats ne sont pas toujours concordants concernant le rôle des pesticides. Pourquoi cette disparité de résultats? "Parce que les populations sont dif fé rentes, de même que les expositions ou leur durée, les pes ticides utilisés et les délais d'obser vation", ré sume Isabelle Baldi, épidémiologiste au LSTE. "Nous sommes face à des po pulations humaines dans un contexte d'observation et non pas d'expérimentation, avec toutes sortes de variables que l'on ne maîtrise pas", sou ligne-t-elle. Concernant la maladie de Par kinson, de plus en plus d'étu des concluent cependant à une augmentation des risques. Une mé ta-analyse publiée en 1991 dans la revue Environ ne mental Re search, à partir de seize études cas-témoins, trouvait ainsi un risque combiné de 1,85, soit près de deux fois plus de risques de souffrir d'une maladie de Par kinson lorsqu'on a été exposé aux pesticides.

Altération des performances cognitives

Au LSTE de Bordeaux, une étude -baptisée "Phytoner" - a été ini tiée à la fin des années 1990 dans le milieu des ouvriers viticoles de Gironde, afin d'observer les effets des produits phytosanitaires sur la santé. Le but était de comparer la fréquence de troubles neurocomportementaux chez des ouvriers exposés aux pesticides et chez des ouvriers non exposés. La première phase, pu bliée en 2000, a montré des altérations de performances cognitives dans le groupe exposé, avec des risques relatifs de l'ordre de 2 pour les tests explorant la mémoire, l'attention et l'abstraction. Une relation entre l'exposition aux pesticides et l'existence de troubles dépressifs a été également retrouvée. Pour tenter de déterminer si ces troubles sont susceptibles de régresser, de se stabiliser ou au contraire d'évoluer vers des troubles neurodégénératifs tels que la maladie d'Alzhei mer, un suivi à quatre ans de la cohorte constituée en 1996-1997 a été mis en place. Le recueil des données s'est terminé en décem bre 2003. "Mais aucun résultat n'est encore acquis, signale Isabelle Baldi. Les validations statistiques sont en cours." Elle précise qu'il existe assez peu d'étu des - en dehors de Phytoner- qui permettent d'ar gumenter l'hypothèse selon la quelle il pourrait y avoir des ris ques de maladie d'Alzhei mer. "C'est un sujet très spécifique sur lequel peu d'équipes scientifiques se sont déjà penchées", commente-t-elle.

Le plan cancer se penche sur les pesticides

Dans le cadre du récent plan cancer décidé par le gouvernement, un projet d'étude présenté par le Laboratoire santé, travail, environnement (LSTE) a été retenu en juillet dernier par le canceropôle constitué dans le grand Sud-Ouest. Le but est de reconstituer l'historique d'utilisation des pesticides depuis les années 1950 pour le mettre en lien avec des atteintes à la santé (cancers, troubles du système nerveux). Ce projet va démarrer sur quatre régions (Aquitaine, Languedoc-Roussillon, Limousin, Midi-Pyrénées) et portera sur l'utilisation des pesticides dans plusieurs types de culture (vigne, arboriculture, céréales). Il permettra notamment de savoir si l'utilisation des produits est homogène ou non d'un site géographique à l'autre.

Pour l'épidémiologiste, la diffi culté majeure est de bien comprendre ce qu'il en est des expositions des individus. "Tant que l'on n'arrive pas à classer clairement les gens en exposés/non exposés ou en plus ou moins exposés - avec une quantification d'exposition -, on a beaucoup de mal à faire un lien avec la santé, explique-t-elle. Tant que l'on est imprécis sur la déter mination de l'exposition, les ré sultats restent flous et non concluants." Mais, observe Isa belle Baldi, "grâce aux études de terrain, on a pu repérer des paramètres importants pour mesurer le degré d'exposition d'un indi vidu, comme le type de matériel utilisé (pulvérisateurs, tracteurs…) ou le nombre de préparations faites pendant une journée". On devrait donc pouvoir mieux comprendre pourquoi certaines personnes sont plus contaminées que d'autres.

(1) Article paru dans la revue Epidé miologie et Santé publique.

(2) Les enquêtes cas-témoins consistent à étudier un groupe atteint d'une pathologie (les cas) et un groupe indemne de cette maladie (les témoins) et à comparer rétrospectivement pour chacun l'exposition à certains facteurs de risque.


Corinne Duhamel, Journaliste
Dossier Web n° 066 - mai 2008
 Notes

(1) Article paru dans la revue Epidé miologie et Santé publique.

(2) Les enquêtes cas-témoins consistent à étudier un groupe atteint d'une pathologie (les cas) et un groupe indemne de cette maladie (les témoins) et à comparer rétrospectivement pour chacun l'exposition à certains facteurs de risque.

 Commenter cet article
J'ai déjà un compte, je m'identifie :

Mot de passe oublié?

Je n'ai pas de compte, je m'inscris :

Votre email :
Les trois derniers numéros



Votre email :

Je m'abonne et je commande



Agenda
> Voir toutes les annonces

Offres d’emploi
    > Voir toutes les offres

    <a href="page.php?rub=99"><img src="pics/fr/mes-achats.gif" alt="Mes achats">

    Santé & Travail : Contacts | Qui sommes-nous ? | Informations légales | Signaler un contenu illicite
    Abonnements : 12 rue du Cap Vert 21800 Quetigny - Tel 03 80 48 10 25 - Fax 03 80 48 10 34 - abonnements@sante-et-travail.fr
    Rédaction - Santé & Travail : Service information de la Mutualité française - 255, rue de Vaugirard - 75719 Paris Cedex 15
    01 40 43 33 70 - contact@sante-et-travail.fr
    Santé et Travail/Accueil