Sans-papiers: la lutte a payé


Camille Lacroix, ancienne étudiante d'HEC et Eve Chiapello, professeure à HEC
Alternatives Economiques n° 294 - septembre 2010
couverture
France : pourquoi la reprise sera lente
— septembre 2010 —

Les grèves de travailleurs sans papiers de 2009-2010 (plus de 6 000 grévistes pendant neuf mois) ont marqué une rupture sur cette question, sortie du champ strictement humanitaire, mais aussi plus largement en matière de relations sociales. Face à la montée continue de la précarité et au développement d'un secteur des services constitué de petites entreprises, les syndicats ont paru longtemps démunis, voire récalcitrants à se déplacer sur ces nouveaux terrains. Ces grèves ont montré que des intérimaires, des femmes isolées du secteur des services à la personne et même des travailleurs sans titre de séjour pouvaient pourtant, eux aussi, faire valoir leurs droits.

Pour cela, de nombreuses innovations ont été nécessaires. Tout d'abord avec la constitution d'un collectif rassemblant à la fois des syndicats (CGT, CFDT, Union syndicale Solidaires, Unsa, FSU) et des associations de défense des étrangers (Autremonde, la Cimade, Droits devant!, Femmes Egalité, la Ligue des droits de l'homme et le Réseau éducation sans frontières). A défaut de pouvoir occuper les lieux d'exercice de leur travail, les travailleurs se sont rassemblés sur des piquets de grève touchant des agences d'intérim, des fonds d'assurance formation (ceux de l'industrie hôtelière, de l'artisanat et du BTP) ou encore certaines fédérations d'employeurs (notamment la Fédération nationale des travaux publics, occupée dix-huit jours par plus de 200 grévistes).

Et ils ont réussi à entrer en négociation avec des représentants d'employeurs, conscients de la situation dans leur secteur d'activité. Ainsi les prises de position du DRH de Veolia Propreté, Pascal Decary, et de groupes patronaux comme Ethic, le Centre des jeunes dirigeants ou Entreprise et progrès, ont aidé à résoudre la crise. L'"approche commune" adoptée par ces acteurs et rendue publique le 8 mars dernier a obligé le gouvernement, jusque-là arc-bouté au statu quo, à élaborer sur cette base de nouveaux critères de régularisation pour motif professionnel.

Sous réserve d'en renouveler les formes, la grève reste donc un moyen de lutte efficace, y compris pour les plus précarisés des travailleurs. Et la négociation inédite qui a permis de sortir de ce conflit montre qu'on peut débloquer les relations sociales en prenant en compte la pluralité du patronat, occultée actuellement par un Medef qui tend à revendiquer le monopole de la représentation des entreprises.


Camille Lacroix, ancienne étudiante d'HEC et Eve Chiapello, professeure à HEC
Alternatives Economiques n° 294 - septembre 2010
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