Serge Dufour, une pointure de l'expertise CHSCT
Frédéric Lavignette
Santé & Travail n° 058 - avril 2007
Ex-conseiller confédéral de la CGT, Serge Dufour est une référence en santé au travail. Son arrivée à la tête du pôle d'expertise CHSCT du cabinet Emergences sonne comme un nouveau round dans son combat contre les risques professionnels.
Il n'y a que deux conduites avec la vie: ou on la rêve ou on l'accomplit." C'est par cette citation du poète René Char que fut salué le départ de Serge Dufour de la CGT, fin octobre 2006, sur une page du site Internet de la confédération. L'animateur de ce site, sans vouloir tomber dans "l'hagiographie protocolaire", tenait seulement à illustrer le parcours déterminé d'un homme "disponible, attentif, créatif et réactif" qui, pendant une dizaine d'années, "a donné beaucoup de lui-même" pour le secteur travail de la centrale syndicale. Ce salut discret tient aussi au fait que Serge Dufour n'a pris qu'une distance toute relative avec son passé militant à la CGT.
Continuité "philosophique"
Tout d'abord, le nouveau bureau dans lequel il a installé ses affaires, depuis le 1er novembre 2006, n'est qu'à une dizaine de mètres du siège de la confédération, à Montreuil-sous-Bois, où il avait jusqu'alors ses habitudes. Ensuite et surtout, son nouvel emploi, à savoir directeur du pôle d'expertise des comités d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) au sein du cabinet Emergences, s'inscrit dans une certaine continuité "philosophique" avec ses missions antérieures de représentant syndical au Conseil supérieur de la prévention des risques professionnels (CSPRP). D'ailleurs, Serge Dufour n'a nullement l'impression de se départir d'une certaine forme de militance. Cette fois, dit-il, "c'est une mise en musique sous un autre angle. Par la recherche d'un bien-être physique et mental, on aide les gens à se réapproprier leur propre situation. La santé, pour moi, c'est une porte d'entrée, c'est le moyen pour que chacun parvienne à son propre épanouissement. Ce qui m'intéresse, c'est ce que l'on fait des conditions de travail".
Débusquer les risques professionnels
Les débuts professionnels de Serge Dufour comme technicien de métallurgie dans les Yvelines ont été pour beaucoup à l'origine de cet engagement précoce. Alors âgé de 19 ans, il intègre une fabrique de pièces aéronautiques et goûte à la sous-qualification et aux premières entorses faites au Code du travail. Naturellement il se rapproche du syndicalisme "pour qu'on [le] respecte et [se] sortir de cette domination". Le respect n'a pas dû être dur à obtenir: l'homme est grand et massif. Il en impose. Dix ans plus tard, son militantisme prend lui aussi de la hauteur dans l'organigramme de la CGT, lorsqu'il se voit chargé de responsabilités départementales, puis interprofessionnelles. Jusqu'à prendre la direction du secteur travail-retraites pour son premier emploi occupé au siège de la CGT en 1997.
A Emergences, sa mission sera de diriger une équipe de quinze experts permanents, auxquels se joignent souvent d'autres professionnels (ergonomes, sociologues, médecins, architectes ou ingénieurs), afin de venir en aide à des CHSCT redoutant des risques professionnels avérés ou à venir. En faisant appel à un expert, les représentants du personnel au CHSCT ne font que "se hisser à égalité avec les capacités de pouvoir d'une direction d'entreprise", estime Serge Dufour. "D'ailleurs, l'employeur qui organise son outil de production selon son bon vouloir perçoit généralement assez mal ce droit qui leur est donné de regarder de près les conditions dans lesquelles ils travaillent. Les questions sur lesquelles se penchent les cabinets sont généralement sa chasse gardée."
Du côté de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME), on ne dément pas cette impression. Son vice-président chargé des affaires sociales, Jean-François Veysset, déplore lui aussi l'absence de transparence en matière de risques professionnels et l'explique par une trop forte pression exercée sur les sous-traitants: "Si l'on prend l'exemple du secteur automobile, les donneurs d'ordre ne font pas beaucoup de cadeaux à leurs sous-traitants. Après avoir fait pression sur la qualité, on a fait pression sur les prix, et comme tout a un coût, cette pression s'exerce désormais sur le respect des conditions de travail. Je rejoins sur ce point Serge Dufour, je n'ai pas à le dissimuler." L'un comme l'autre constatent d'ailleurs que cette opacité n'est pas près de se dissiper avec les externalisations croissantes des grands groupes, qu'elles soient mondiales ou européennes.
Actuellement, le cabinet Emergences reçoit cinq ou six demandes d'expertise par semaine, tous secteurs confondus. La tendance est à la hausse et concerne en majorité les entreprises privées, même si le secteur public sollicite de plus en plus le cabinet. Dans la moitié des dossiers, les salariés s'inquiètent des restructurations possibles de leur entreprise. L'autre moitié des sollicitations est plutôt d'ordre sanitaire. Si les cas de risques graves sont toujours d'actualité, les questions liées à l'organisation du travail sont de plus en plus courantes: accidents, tentatives de suicide, pénibilité, surcharge d'activité due à des sous-effectifs, attribution de fonctions sous-qualifiées… Ainsi, remarque-t-il, "les risques traditionnels n'ont pas disparu, mais s'y sont rajoutés de nouveaux risques, plus psychosociaux".
Moraliser l'activité
Bien entendu, cette augmentation des demandes d'expertise ne profite pas qu'à Emergences. D'autres structures, comme Technologia, premier cabinet de France avec 280 dossiers traités par an, en bénéficient également. Avant qu'Emergences ne connaisse un ralentissement d'activité il y a quatre ou cinq ans, les deux cabinets ont régulièrement été en concurrence. Cependant, l'arrivée d'un nouveau directeur à la tête d'Emergences n'inquiète pas outre mesure Jean-Claude Delgènes, directeur de Technologia, même s'il admet que Serge Dufour est une "pointure", qui "n'hésite pas à mettre les mains dans la graisse". Certain que la compétition sera désormais plus rude dans les appels d'offre, il souhaite cordialement à Emergences "un bon retour dans la course", tout en avouant désirer "être le meilleur, pas le premier". Les deux directeurs se retrouvent en tout cas sur la nécessité de mettre en place une charte commune à tous les cabinets afin de "moraliser" leur activité, confrontée à l'entrée de nouveaux acteurs parfois un peu trop complaisants avec certains dirigeants d'entreprise.
Frédéric Lavignette
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