Suicide : le rôle d'alerte du médecin du travail


Entretien avec Dominique Huez, médecin du travail,
Propos recueillis par François Desriaux
Santé & Travail n° 058 - avril 2007
couverture
Maladies professionnelles : obtenir réparation
— avril 2007 —

Le docteur Dominique Huez a fait reconnaître le suicide d'un salarié en maladie professionnelle. Régulièrement, ce praticien lance des alertes de risque psychosocial.

Qu'est-ce qui permet d'affirmer que c'est le travail et non les ennuis familiaux ou une fragilité personnelle qui conduit un salarié à se suicider?

Dominique Huez: De nombreux suicides touchent des personnes qui appartiennent à des petites collectivités professionnelles en grande difficulté dans leur travail ordinaire. Certains salariés peuvent se trouver dans une situation tellement inextricable que la souffrance psychique les envahit progressivement ou que les somatisations les malmènent. Dans un tel contexte, il est plausible que le travail puisse être l'élément direct et essentiel de l'intention suicidaire d'une personne. La reconstitution de sa trajectoire professionnelle, individuelle et collective, confrontée aux éléments de sa vie familiale et affective, permet de comprendre. Si des difficultés collectives liées à telle ou telle situation de travail ont pu être mises en lumière antérieurement à ce drame, alors nous rentrons bien dans le cadre médico-légal de la maladie professionnelle.

Quels sont les facteurs déclenchant: les objectifs inatteignables, le harcèlement, la peur de perdre son emploi?

D. H.: La surcharge du travail, quand elle casse les stratégies de coopération antérieures, isole les salariés, les empêche de développer un travail de qualité. S'ils ne peuvent se désengager, les salariés perdent la capacité de se préserver et vont être envahis par la peur de commettre une faute, voire de perdre leur emploi. Acculés à continuer malgré tout, ils peuvent être amenés à devoir travailler d'une façon qu'ils réprouvent. La honte qu'ils en ressentent va alors les ronger.

Autre facteur, les stratégies de management qui construisent à marche forcée une politique de l'excellence, à coups d'indicateurs qualité déconnectés du travail réel. Ajoutez à cela l'évaluation individuelle des performances, qui culpabilise à l'extrême et atteint profondément l'estime de soi. Au lieu de la reconnaissance symbolique de la contribution à l'oeuvre collective, dont chaque salarié a besoin, il y a au contraire le risque d'apparaître comme le maillon faible de l'entreprise. Isolé, on se sent comptable et coupable de cela. Enfin, dans certains cas extrêmes, il y a aussi une véritable maltraitance managériale, pensée pour faire basculer dans la maladie des gens que l'entreprise juge "en trop".

Que peuvent faire le médecin du travail, le CHSCT?

D. H.: Pour le médecin du travail, la question renvoie d'abord à son positionnement. La tentation est grande, pour les directions, d'en faire un agent de la stratégie de l'entreprise, quelqu'un qui devrait intégrer, lui aussi, les impératifs économiques. Non seulement c'est contraire à l'éthique médicale, mais un praticien qui rentre dans ce jeu n'a plus aucune marge de manoeuvre par rapport au risque psychosocial. Un médecin du travail qui exerce du point de vue exclusif de la santé des salariés doit pouvoir organiser une veille à partir de ce qu'il écoute dans son cabinet et de ce qu'il constate aux postes de travail. C'est de sa responsabilité professionnelle et personnelle. Son statut, aussi, l'engage à procéder au besoin à une "alerte collective en risque psychosocial", avant qu'un drame individuel, généralement imprévisible, ne survienne. L'objectif est de permettre le débat social et l'action sur les difficultés du travail. Enfin, en cas de suicide, le médecin du travail devrait être le mieux placé pour établir le certificat de maladie professionnelle et le rapport d'analyse à instruire par le Comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP).

Quant au CHSCT, il devrait avoir pour obsession de permettre la transformation des situations collectives de travail qui sont bloquées. C'est la seule façon de lutter contre l'isolement et la désolation qui créent des victimes et les enferment dans ce statut.


Entretien avec Dominique Huez, médecin du travail,
Propos recueillis par François Desriaux
Santé & Travail n° 058 - avril 2007
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