Suicides au travail : une vague inquiétante
Entretien avec Christophe Dejours,
Propos recueillis par François Desriaux
Santé & Travail n° 058 - avril 2007
Directeur du laboratoire de psychologie du travail au Cnam, auteur de "Souffrance en France", Christophe Dejours tire la sonnette d'alarme après les suicides survenus chez Renault, Peugeot, ou encore EDF.
Quatre suicides chez Renault, un chez Peugeot, quatre à EDF… Que se passe-t-il dans les entreprises?
Christophe Dejours: Cette série montre que la situation est grave, et pas seulement dans ces entreprises. Les suicides sur les lieux du travail ou à proximité, c'est un phénomène nouveau, qui prend de l'ampleur depuis quelques années seulement. C'est inquiétant.
Bien sûr, il y a la charge de travail qui a considérablement augmenté, mais cela n'est pas suffisant en soi pour expliquer la situation de souffrance psychique qui conduit des gens à se supprimer. Le travail a toujours été dur. Seulement, depuis dix ans, la charge de travail et les transformations de l'organisation ont contribué à réduire les espaces où il y avait des discussions et du lien social entre les gens. Maintenant, l'isolement s'aggrave. Les salariés ne se parlent plus, ne discutent plus du travail. Ils reçoivent les consignes par mail. Il n'y a plus de dialogue sur le contenu des ordres, sur les contradictions qu'ils vont générer, sur les priorités, sur les difficultés. Non, chacun, cadre ou exécutant, doit se débrouiller seul et sera évalué sur le seul résultat. Les collègues ne se rendent même plus compte que quelqu'un est en train de couler.
C'est effrayant, d'autant plus que, me semble-t-il, les suicides affectent souvent les "meilleurs", ceux qui sont les plus investis dans le travail. Chez Renault, ce sont probablement des passionnés d'automobile, des techniciens qui bossaient dur pour devenir ingénieurs qui sont morts… Ceux qui sont moins impliqués, pour qui "la vie n'est pas dans le travail", ceux-là sont moins vulnérables. Mais où va cette société qui se détruit elle-même, qui retourne le travail contre ce qu'il y a d'humain en l'homme?
Pensez-vous que les réactions après les suicides chez Renault, tant du côté des organisations syndicales que de celui de la direction, soient à la hauteur du problème?
C. D.: Je crains que non. S'agissant des syndicats et du CHSCT, ce que j'ai pu lire ici ou là dans la presse ou les tracts, ou encore les conversations que j'ai eues avec des délégués, tout cela me fait redouter que le choc provoqué par les suicides au Technocentre de Guyancourt n'ait pas fait cesser les jeux stratégiques entre les organisations. Il aurait fallu marquer une pause dans les luttes de pouvoir classiques dans ce genre d'entreprise.
En ce qui concerne les mesures immédiates proposées par la direction, sous réserve d'inventaire, je suis également circonspect. La suspension des bureaux partagés est sûrement une bonne chose. De même, le fait que du temps soit dégagé pour des réunions d'échanges afin de réhumaniser les relations de travail, on ne peut que l'approuver. Mais ce ne sera pas suffisant. Quant à la formation des managers à la gestion du stress, ce n'est pas une solution. Si c'est pour rappeler aux supérieurs hiérarchiques qu'il faut cesser de déverser leur propre angoisse sur leurs subordonnés, d'éviter les ordres et les contrordres, ça n'ira pas très loin. Il faudrait aussi qu'on cesse de croire qu'on doit gérer la concurrence économique comme une guerre. La fin ne justifie pas les moyens.
Entretien avec Christophe Dejours,
Propos recueillis par François Desriaux
Santé & Travail n° 058 - avril 2007
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