Travail et santé précaires se conjuguent au féminin


Emmanuelle Lada, sociologue, membre du Laboratoire genre, travail, mobilités au CNRS.
Santé & Travail n° 061 - janvier 2008
couverture
Horaires décalés : salariés à contretemps
— janvier 2008 —

Une étude menée dans l'hôtellerie montre que les femmes de chambre et les veilleurs de nuit issus de l'immigration ne sont pas égaux face à la précarisation du travail et de la santé. Les premières cumulent plus que les seconds contraintes et précarité.

Que sait-on sur la santé au travail des hommes et des femmes issus de l'immigration? Si le lien entre précarisation de l'emploi, du travail et atteintes à la santé est déjà bien documenté, les effets spécifiques de ce processus sur les populations immigrées sont trop souvent ignorés. Les rares études disponibles font apparaître que les femmes et les hommes immigré-e-s ne sont pas atteint-e-s de la même façon par la précarisation de la santé au travail. A l'instar des salariés, femmes et hommes, pris dans leur ensemble, on observe en effet des inégalités sociales de santé entre les deux sexes, du fait de conditions de travail et de politiques de gestion du personnel différenciées. Auxquelles s'ajoutent, pour les populations issues de l'immigration, des inégalités sociales de santé liées aux discriminations qu'elles subissent.

Précarisation du travail et santé : des liens établis

Le monde du travail a connu depuis les années 1980 des mutations profondes et durables, marquées par une précarisation de l'emploi et du travail. Ce processus, multiforme et extrêmement variable, n'est pas sans conséquences sur la santé des salariés, tant physique que mentale.

La précarisation de l'emploi peut être définie comme un processus d'institutionnalisation de l'instabilité. Elle se caractérise par la banalisation et la diffusion à un nombre croissant de salariés de différentes formes d'emplois temporaires: du CDD à l'intérim, en passant par les contrats aidés, sans oublier les emplois à temps partiel pour les femmes. Le tout dans un contexte de chômage élevé. La précarisation du travail, qui va de pair avec la dynamique précédemment décrite, renvoie pour sa part à l'ébranlement de la qualification et de la reconnaissance dans le travail. Ces deux processus sont extrêmement diffusés, y compris dans des entreprises appréhendées comme stables.

Il faut se garder de généralisations rapides, en avançant, par exemple, que tous les emplois temporaires génèrent systématiquement des dégradations de la santé ou provoquent les mêmes atteintes. Cependant, les statistiques ou études qualitatives sur les accidents du travail, les maladies et risques professionnels ou encore sur les différentes formes de pénibilité du travail montrent bien que la précarisation de l'emploi et du travail a des conséquences sur la santé, notamment via le cumul de ses manifestations. Ces constats ont d'ailleurs conduit à parler d'une précarisation de la santé au travail.

In fine, les femmes immigrées, plus encore que les hommes, sont exposées à des dynamiques de précarisation professionnelles liées au sexe et à l'origine, et à leur articulation. Un constat validé par une récente enquête (1), menée dans l'hôtellerie, secteur d'activité où la précarisation de l'emploi et du travail existe sous ses différentes formes et qui salarie des immigrés, du moins dans les grandes agglomérations urbaines.

Cette enquête a concerné des hôtels indépendants ou des chaînes hôtelières appartenant à des groupes, classés de 0 à 4 étoiles. Elle s'est plus particulièrement penchée sur les emplois en bas de l'échelle des qualifications, notamment sur ceux de femmes de chambre et de veilleurs de nuit. Avec un double objectif: décrire la complexité des processus de précarisation de la santé au travail subis par ces catégories de salarié-e-s et leurs conséquences; identifier les pratiques et tactiques élaborées par les mêmes salarié-e-s pour résister à ces dynamiques et, ce faisant, construire leur santé au travail.

Répartition des rôles

Premier constat: le poste de veilleur de nuit, que l'on ne retrouve que dans les hôtels indépendants, est occupé quasi exclusivement par des hommes, pour la plupart étrangers ou perçus comme tels. Quant au poste de femme de chambre, inscrit en partie dans la continuité du travail domestique, il est occupé seulement… par des femmes. On observe une concentration des femmes immigrées ou considérées telles, notamment des "femmes noires", dans les entreprises de sous-traitance, les hôtels indépendants peu ou non classés, où les conditions de travail sont les plus pénibles. En outre, s'il y a présence simultanée, dans un même hôtel, de femmes désignées comme "françaises" ou "étrangères", une division informelle du travail s'opère: les tâches les plus pénibles reviennent aux secondes, les "femmes noires" étant particulièrement exposées dans ce processus.

Pourquoi cela? A cause de stéréotypes hérités de l'esclavage et de la colonisation, qui font de la figure de la "femme noire" une travailleuse dure à la tâche, à laquelle on peut assigner le sale boulot (voire le sale boulot du sale boulot). La place occupée par ces femmes dans la division du travail et des emplois hôteliers s'explique aussi par l'évolution des qualifications reconnues et des formes d'accès au secteur hôtelier. Cette distribution discriminatoire des emplois et du travail est importante à relever, car elle a des conséquences en termes d'exposition aux risques mais aussi des effets directs sur la santé.

En outre, les femmes "étrangères" occupent les statuts d'emploi offrant le moins de garanties et exposant le plus à l'éclatement des lieux et horaires de travail. Il est important de noter que le CDI ne les protège pas non plus de l'instabilité professionnelle. Elles sont particulièrement exposées aux temps partiels réduits, à des changements d'employeur, d'horaires, de site, notamment en raison du renouvellement incessant des contrats de sous-traitance. Autant d'éléments constitutifs des conditions d'emploi dans les entreprises sous-traitantes pour les hôtels de grands groupes peu ou moyennement classés. Le "travail à la demande" qui en découle inscrit ces femmes dans la précarité. Ce qui renvoie à des pénibilités au travail dont les conséquences sur la santé sont connues. Si l'histoire migratoire et l'ancienneté de la présence en France doivent être prises en compte, force est de constater une ligne de continuité entre la précarité de l'emploi et celle du travail pour les femmes rencontrées.

Ces conditions d'emploi et de travail ne s'imposent pas aux veilleurs de nuit, qui sont employés en CDI ou au noir mais de façon stable et dans le même hôtel. On relèvera une autre différenciation importante entre les femmes de chambre et les veilleurs de nuit: les emplois occupés par ces derniers offrent des possibilités de promotion professionnelle informelle et des marges de manoeuvre dont ne bénéficient pas les femmes de chambre. Cette réalité est importante car, si tous et toutes se plaignent de la pénibilité du travail et du déclassement, cette promotion possible constitue un médiateur important dans la construction de la santé au travail pour les hommes.

Fatigue, irritabilité, troubles du sommeil

A l'instar d'autres recherches, l'étude menée dans l'hôtellerie révèle également une répartition des contraintes et pénibilités physiques ou psychiques selon le sexe, de même qu'une surexposition des femmes à ces pénibilités. Ainsi, les veilleurs de nuit sont confrontés à des atteintes à la santé liées au travail de nuit et aux troubles du sommeil. Ils disent ressentir au fil du temps une usure tant physique que psychique, engendrée par les fonctions d'accueil et de surveillance nocturnes: fatigue, irritabilité, troubles du sommeil ou, pour certains, peur au travail. Ils avancent cet aspect du travail pour parler de difficultés à s'alimenter. Les femmes, quant à elles, sont exposées à la fois à des contraintes temporelles et psychiques mais aussi à une pénibilité physique.

Ainsi, au-delà des divisions identifiables entre femmes et quels que soient les lieux et conditions de travail, l'activité se caractérise par des contraintes identiques pour l'ensemble des femmes, qu'elles soient ou non immigrées ou désignées comme telles. Des contraintes productrices d'atteintes à la santé. La rapidité et la répétitivité des gestes, qui provoquent des arthralgies, des tendinites du coude ou de l'épaule, constituent une expérience commune à toutes les femmes de chambre. Celles-ci ont toutes des douleurs dans les bras, les jambes, etc. Les maux de tête et à l'estomac souvent mentionnés s'expliquent par la non-prise d'un ou de plusieurs repas pendant qu'elles nettoient les chambres, par les cadences ou encore par des rapports conflictuels avec l'encadrement intermédiaire. Les affections cutanées paraissent liées au contact avec l'eau, les détergents, les solvants, comme dans d'autres métiers féminisés. Les fausses couches et les congés maternité prolongés doivent également être lus comme une conséquence des conditions de travail très difficiles de ces femmes.

Contraintes continues

Pour toutes, on observe une continuité entre les pressions temporelles et les pénibilités physiques subies dans le travail, puis dans la sphère domestique. Une continuité particulièrement nuisible à la santé. Il faut insister sur l'opposition radicale entre les femmes et les hommes sur ce point. Très majoritairement en couple, les hommes n'interviennent que très peu dans le travail domestique et toujours sur le registre de l'aide, comme l'ont montré plus généralement les enquêtes sur le partage du travail domestique entre les sexes. De plus, les conjointes des veilleurs de nuit élaborent toutes des aménagements afin de protéger leur sommeil pendant la journée, et donc leur santé. En revanche, les femmes de chambre n'échappent pas aux charges domestiques. Pour les femmes, la sphère familiale et le temps du hors-travail professionnel ne constituent pas, comme pour les hommes, des espaces de repos et de temps pour soi, médiateurs dans la construction de la santé.

Les atteintes à la santé mentale relèvent, pour les femmes comme pour les hommes, de la non-reconnaissance du travail en général et de celui qui est bien fait en particulier, ce qui est source de souffrance. Toutefois, au-delà de ce cadre commun, façonné par la place accordée à ces catégories de salariés en bas de l'échelle des qualifications et par des dynamiques discriminatoires, se greffent des différenciations entre femmes de chambre et veilleurs de nuit. On notera ainsi la prégnance de l'ennui au travail dans le discours des veilleurs de nuit et comment, pour ces derniers, les clients représentent une figure importante dans la construction de la santé au travail. Si les demandes de ces derniers exposent les veilleurs de nuit à une injonction de "disponibilité permanente", source de pénibilité, les relations avec la clientèle - notamment via les échanges verbaux - sont aussi un élément constitutif de la santé au travail. Par ailleurs, les veilleurs de nuit ont la possibilité d'agir directement sur leurs conditions de travail, en refusant d'accueillir des clients, par exemple.

La santé, critère d'embauche

Il en est tout autrement pour les femmes de chambre. Pour ces dernières, la clientèle est d'abord source de pressions temporelles, en plus de celles exercées par le gérant/propriétaire et/ou l'encadrement intermédiaire. Les cadences ne permettent pas non plus, sinon difficilement, un face-à-face ou des échanges entre les femmes de chambre et la clientèle, par lesquels une reconnaissance du travail et notamment du travail bien fait pourrait se construire.

Enfin, l'analyse des conditions de travail amène à poser la question de l'usure et du vieillissement au travail. Dans le secteur de l'hôtellerie, la santé est un critère, non dit, d'embauche et de maintien au travail. Il est particulièrement difficile d'y développer une politique de gestion des âges et de répartition des tâches lourdes par groupes d'âge. Et les atteintes à la santé dues au travail y demeurent encore peu visibles. La problématique de l'usure et du vieillissement est particulièrement sensible pour les femmes de chambre, dont le corps est un outil de travail. Sur cette question, les personnes rencontrées dans l'étude déploient - seules ou collectivement - un vaste répertoire de pratiques qui sont autant de résistances à la pénibilité du travail, certaines pouvant, mais très rarement, passer par des revendications collectives dans des grèves ou de l'action syndicale.

Face à l'impossibilité de soustraire les femmes de chambre à la pénibilité de leur travail et aux difficultés rencontrées pour faire reconnaître l'origine professionnelle des pathologies observées, face à la faiblesse des qualifications de certaines d'entre elles qui ne peuvent occuper un autre poste dans l'hôtel, l'accès au poste de gouvernante peut constituer une solution. Certaines femmes peuvent bénéficier d'une telle promotion, avec le soutien de leur encadrement. Il peut aussi s'agir de reclassements arrangés, sans tous les avantages liés à la fonction. Mais ces pratiques restent minoritaires. On observe également des mobilités d'un hôtel à un autre. Enfin, reste l'autoréduction de l'activité: travailler à temps partiel, s'arrêter quelque temps. Cette pratique permet de pallier la pénibilité du travail sur le long terme et, ce faisant, l'usure professionnelle. Sans des retraits temporaires du marché du travail, ces femmes ne pourraient en effet "tenir".

Au final, cette étude démontre bien que les hommes et les femmes sont exposé-e-s, au travail, à des formes différenciées d'atteintes à la santé. Non pas, bien sûr, pour des raisons "biologiques" ou parce qu'ils et elles auraient des attitudes différentes face aux risques. Mais bien en raison d'organisations du travail et de conditions de travail discriminantes selon l'origine, réelle ou imputée, et le sexe. C'est-à-dire suite à une répartition des tâches, des contraintes, et donc des risques selon l'origine et le sexe, sans oublier la place occupée dans la division du travail.

En savoir plus

Précarisation sociale, travail et santé, sous la direction de Béatrice Appay et Annie Thébaud-Mony, Iresco, 1997.
Faire figure d'étranger. Regards croisés sur la production de l'altérité, par Claire Cossée, Emmanuelle Lada et Isabelle Rigoni, Armand Colin, 2004.

(1) Trajectoires professionnelles et précarisation de la santé au travail: le cas des femmes de chambre et des veilleurs de nuit, par Maria-Bernardete Ferreira de Macêdo, Emmanuelle Lada et Danièle Kergoat, rapport de recherche, Dares, 2007.


Emmanuelle Lada, sociologue, membre du Laboratoire genre, travail, mobilités au CNRS.
Santé & Travail n° 061 - janvier 2008
 Notes

(1) Trajectoires professionnelles et précarisation de la santé au travail: le cas des femmes de chambre et des veilleurs de nuit, par Maria-Bernardete Ferreira de Macêdo, Emmanuelle Lada et Danièle Kergoat, rapport de recherche, Dares, 2007.

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