Une vie professionnelle tentaculaire


Charles Gadbois, ergonome au Laboratoire d'ergonomie physiologique et cognitive de l'Ecole pratique des hautes études.
Santé & Travail n° 061 - janvier 2008
couverture
Horaires décalés : salariés à contretemps
— janvier 2008 —

Le temps de travail pèse largement sur le déroulement des activités personnelles. Par sa durée, mais aussi par sa structure. Les horaires décalés tendent ainsi à amoindrir la qualité de vie des salariés concernés et à perturber l'équilibre familial.

Dès lors qu'on a un emploi, le territoire de la vie privée se trouve restreint par les limites et les contraintes qu'imposent les heures mobilisées par le travail. Le temps de travail pèse sur la vie personnelle de différentes manières. Par sa durée, d'abord. Selon diverses enquêtes menées à l'aube des années 2000, de nombreux salariés estimaient que le travail ne leur laissait pas suffisamment de temps pour accomplir comme ils l'auraient souhaité leurs activités personnelles. Et la mise en place des 35 heures a montré que des améliorations étaient possibles. Pour un tiers des salariés, la conciliation de la vie familiale et du travail est devenue plus facile avec la RTT; ils ont pu consacrer plus de temps qu'auparavant à se reposer (52%), prendre soin d'eux-mêmes (santé, forme physique) (60%), passer du temps avec les enfants (47%), faire des tâches domestiques (42%), sortir avec des amis (31%), etc. Mais ce n'est pas le cas pour tous, loin de là. C'est que le temps de présence au travail n'est pas tout. S'y ajoutent, pour certains, les tâches rapportées à la maison pour tenir les délais. Et il faut prendre en compte le temps des déplacements domicile-travail, qui est souvent long et tend à augmenter.

Il convient, en second lieu, de considérer la répartition des heures de travail sur la journée et sur la semaine. C'est un point critique dans certains secteurs professionnels, tels que la grande distribution ou le nettoyage, qui pratiquent des horaires coupés: entre la plage d'activité du matin et celle du soir, plusieurs heures "libres" sont en réalité plus ou moins perdues pour les salariés qui ne peuvent pas rentrer chez eux durant cette période. La question de l'organisation des horaires se pose également avec acuité dans le cas des nombreux systèmes d'horaires atypiques dits "décalés": horaires très matinaux ou de soirée, alternants (2 x 8, 3 x 8, 2 x 12, 4 x 6) ou permanents de nuit. Les heures hors travail se situent alors à contretemps des rythmes généraux de la vie sociale, réglés sur la forme dominante de l'horaire de travail: des vacations d'une durée de 7 à 8 heures, identiques du lundi au vendredi et situées entre 7 heures du matin et 19 heures. L'articulation entre travail et vie personnelle se joue donc aussi pour une bonne part en termes de structure des horaires de travail et de discordance entre ces horaires et les moments de disponibilité requis pour partager ses activités hors travail avec ses partenaires au sein de la famille et au dehors. Ainsi, le problème n'est pas seulement de disposer de suffisamment de temps libre, mais d'être en mesure de le faire coïncider avec celui de ses différents partenaires.

Restriction des échanges

S'ajoutent parfois à cela deux autres contraintes: la variabilité et l'imprévisibilité des horaires de travail, qui se rencontrent dans des secteurs comme les hypermarchés ou la restauration, où les salariés sont appelés à travailler à des heures différentes selon les jours, mais aussi des jours différents selon les semaines. Comment trouver une nourrice qui accepte d'aligner son propre temps de travail sur un tel rythme? Comment prendre un rendez-vous médical pour dans trois semaines si on ne connaît jamais son horaire plus de deux ou trois jours à l'avance?

Le déphasage par rapport aux rythmes généraux de la vie sociale, et particulièrement aux rythmes scolaires, est source de problèmes matériels importants. Prendre son travail à une heure très matinale (4 heures pour un ouvrier boulanger, 5 h 15 pour un agent de station du métro…), c'est ne pas pouvoir préparer les enfants pour l'école et les y emmener; terminer son travail tard en soirée (22 heures pour une caissière d'hypermarché, 1 h 30 pour une serveuse de restaurant…), c'est ne pas pouvoir aller chercher ses enfants à la sortie de l'école, ni surveiller et aider aux devoirs et leçons pour le lendemain. Ne pas être disponible en soirée ou le week-end quand ses partenaires le sont, et inversement l'être quand ils ne le sont pas, entraîne de façon mécanique le risque d'une restriction de la fréquence et de la durée des échanges avec le conjoint, les enfants, les amis ou relations.

Cette situation conduit à mettre en place des solutions de rechange de plusieurs sortes. Très souvent, il est fait appel à quelqu'un de l'entourage: le conjoint ou l'aîné, par exemple, accompagne les petits à l'école ou assure le suivi du travail scolaire à la maison. Si le relais ne peut être pris par un proche, reste la possibilité de reporter à un autre jour l'activité qu'on ne peut assurer au moment le plus approprié. Ou bien encore, si le temps disponible est trop court, il peut n'y avoir d'autre issue qu'une exécution a minima d'une activité: la mère de famille qui rentre tard en soirée n'a de ressource, bon gré mal gré, que de faire au plus simple pour préparer le repas familial.

A la longue, les discordances des emplois du temps tendent à s'accompagner d'une altération de la qualité des relations familiales et sociales. Pour s'en tenir à la sphère familiale, les recherches font état de difficultés dans la relation de couple. Celles-ci naissent de dissensions concernant la prise en charge du fonctionnement matériel de la famille. Elles peuvent aussi se traduire par une réduction du partage des loisirs, des soucis, des peines et des joies et par un étiolement de la relation affective et de la vie sexuelle. Est également signalé, dans le cas des hommes en horaires atypiques, un amoindrissement de la qualité de la relation père-enfant: connaissance floue du vécu de l'enfant, proximité psychologique moins forte, ressenti, pour l'enfant, d'un manque pouvant éventuellement retentir sur le plan scolaire…

Réduire ou compenser les contraintes

L'impact du temps de travail sur la vie personnelle n'est pourtant pas fatal. Pour en réduire les effets négatifs, différentes voies sont envisageables, qui ne sont pas nécessairement exclusives les unes des autres. Une compensation des contraintes liées aux impératifs de fonctionnement en horaires décalés peut être recherchée à travers une réduction de la durée du travail, mesure déjà mise en oeuvre dans des situations de travail de nuit ou d'horaires alternants. Par ailleurs, les recherches concernant les entreprises et services ayant à assurer un fonctionnement en continu montrent qu'il existe généralement plusieurs modes possibles d'organisation des horaires, dont certains sont moins défavorables que d'autres. Aussi convient-il de faire le bon choix, en s'appuyant sur un examen systématique des besoins de la vie familiale et sociale des travailleurs. D'autres pistes, enfin, concernent le développement d'infrastructures telles qu'une garderie d'enfants au sein de l'entreprise ou en connexion avec elle, ou encore des mesures sociales telles qu'une extension du congé parental, moins développé en France que dans d'autres pays européens.


Charles Gadbois, ergonome au Laboratoire d'ergonomie physiologique et cognitive de l'Ecole pratique des hautes études.
Santé & Travail n° 061 - janvier 2008
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