Quand la conjoncture fixe les rémunérations

Entretien avec Philippe Askenazy, économiste, chercheur au CNRS et professeur à l'Ecole d'économie de Paris,
Propos recueillis par Martine Rossard
Santé & Travail n° 069 - janvier 2010
couverture
Souffrance au travail : reprendre la parole
janvier 2010

Pour Philippe Askenazy, les salaires sont désormais fixés suivant des critères de moins en moins collectifs et de plus en plus fluctuants.

Comment les salaires sont-ils déterminés actuellement ?

Philippe Askenazy: Il n'existe pas un modèle sur l'ensemble du salariat. Auparavant, le salaire minimum interprofessionnel de croissance (Smic) servait de référence et son augmentation faisait évoluer l'ensemble des grilles de salaires, qui par ailleurs étaient indexées sur les prix. Ce cadre a progressivement été démantelé. Et maintenant, les salaires varient notamment selon les secteurs d'activité, la taille des entreprises, la présence ou non des organisations syndicales. De plus, on assiste au développement de la part variable du salaire et même au paiement à la pièce, intégralement individualisé. Les augmentations collectives cèdent la place à des accords de participation, d'intéressement ou à des primes calculées parfois au niveau de l'établissement, voire de l'équipe de travail.

L'évolution de la production ou de la productivité est-elle prise en compte ?

P. A.: Contrairement à ce que la France a connu durant la période des Trente Glorieuses [de 1945 à 1975, NDLR], l'augmentation de la production et de la productivité ne bénéficie plus aux salariés. Ceux-ci ont subi trois chocs: la désindexation des salaires sur les prix, le partage du risque économique avec l'intéressement et la participation, la liberté laissée aux entreprises de fixer les rémunérations. Il n'y a même plus de "coup de pouce" sur le Smic. Aujourd'hui, c'est la conjoncture qui détermine les rémunérations totales. Les outils innovants visant à lier rémunération et performances ne tiennent pas leurs promesses, ce qui provoque du désenchantement et un malaise chez les salariés. De leur côté, les patrons préservent leurs rémunérations et ne se sanctionnent pas, même en l'absence de performance globale de l'entreprise.

Y a-t-il d'autres éléments qui sont pris en considération ?

P. A.: L'ancienneté, qui permettait précédemment une évolution de la rémunération, n'entre pratiquement plus en ligne de compte et certains salariés passent toute leur carrière au Smic. Le diplôme, lui, garde son importance et chaque année d'études supplémentaire garantit en moyenne 5 à 10% de salaire en plus. Mais les discriminations salariales continuent de peser sur les femmes et les jeunes dont les parents étaient des immigrés non blancs. Pour ces derniers, le rendement du diplôme après le baccalauréat peut varier de 0 à 5% seulement. La rareté des compétences joue également un rôle. On le voit de façon cyclique pour les informaticiens. Quant à la présence de syndicats puissants, elle assure la plupart du temps des augmentations générales. Les déserts syndicaux - notamment dans la grande distribution, les centres d'appels, la propreté, le tri des ordures - s'avèrent souvent synonymes de stagnation salariale.

Peut-on établir un lien entre la baisse de la part des salaires dans la valeur ajoutée et la dégradation des conditions de travail ?

P. A.: Non, il n'y a pas de lien de cause à effet. Mais des facteurs communs peuvent expliquer les deux phénomènes. Notamment l'effondrement du poids des syndicats et le développement de secteurs sans présence syndicale. Interviennent aussi les pressions exercées par la concurrence et le chômage de masse. Fragilisés, les salariés subissent tout à la fois la stagnation de leur rémunération et la dégradation de leurs conditions de travail. En Allemagne, la baisse des salaires dans la valeur ajoutée est patente, mais les entreprises font de gros efforts pour améliorer les conditions de travail.

En savoir plus

Les désordres du travail. Enquête sur le nouveau productivisme, par Philippe Askenazy, coll. La République des idées, Seuil, 2004.
Organisation et intensité du travail, par Philippe Askenazy, Damien Cartron, Frédéric de Coninck et Michel Gollac, coll. Le travail en débats, Octares, 2006.

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